Lettre neuvième

22 décembre 2015

Éblouissante amie,

Nous recevons à l’instant un E. Mail, en provenance de la planète Xzorgon, dont le libellé pourrait alimenter, avantageusement, le débat qui nous occupe. Nous le transmettons, aussi sec, à notre future adhérente. Nous vous rappelons que le débat porte sur le bien-fondé de l’appellation bas pour un logement sis au septième étage d’un immeuble bourgeois du troisième arrondissement lyonnais.

De bas en haut, sens dessus dessous, ou l’échelle désintégrée.

A. de VIGNY, Poèmes antiques et modernes, Le déluge, 1823 :

“La terre était riante et dans sa fleur première ;

Le jour avait encor cette même lumière

Qui du Ciel embelli couronna les hauteurs

Quand Dieu la fit tomber de ses doigts créateurs.

Rien n’avait dans sa forme altéré la nature,

Et des monts réguliers l’immense architecture

S’élevait jusqu’aux Cieux par ses degrés égaux,

Sans que rien de leur chaîne eût brisé les anneaux.

La forêt, plus féconde, ombrageait, sous ses dômes,

Des plaines et des fleurs les gracieux royaumes

Et des fleuves aux mers le cours était réglé

Dans un ordre parfait qui n’était pas troublé”

 

Venu d’en haut, par la grâce de Dieu, la nature parfaite remonte jusqu’aux Cieux dans une harmonie croissante.

Vaste sujet que celui-ci car c’est celui des rapports entre l’esprit et le physique, entre la matière et le spirituel, entre la métaphysique et la métempsychose, entre l’enfer et le paradis, entre ciel et terre, entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. C’est pourquoi j’ai voulu me limiter dans mes investigations à ce qui m’est le plus immédiat, à mes rapports avec la hauteur et la profondeur, la longueur et la largeur, l’équerre, la perpendiculaire et le niveau.

C’est en lisant le Pendule de Foucault, d’Umberto Eco que m’est venue l’envie de réfléchir à ces rapports. Voilà le passage qui m’a inspiré initialement : Lia, la compagne du narrateur, Casaubon, lui dit : ‘

“Mais le haut est mieux que le bas, car si tu es la tête en bas le sang te monte à la tête, car les pieds puent et les cheveux moins, car il vaut mieux grimper sur un arbre pour y cueillir des fruits que finir sous la terre pour engraisser les vers, car on se fait rarement mal en se cognant en l’air (ou alors il faut se trouver au grenier) et d’ordinaire on se fait mal en tombant par terre, et voilà pourquoi le haut est angélique et le bas diabolique.  Le bas et le dedans sont beaux, en un sens, en un autre sens, le haut et l’extérieur sont beaux, et l’esprit de Mercure et la contradiction universelle n’ont rien à y voir. »

 

Alors je me suis demandé ce que pouvaient bien être le haut et le bas. En tout état de cause, c’est avant tout une notion relative. Relative à notre anthropocentrisme millénaire qui nous a longtemps fait croire que la terre était le centre de l’univers et l’homme le centre de l’intérêt divin. Encore aujourd’hui, les êtres humains sont convaincus, pour la plupart, qu’ils sont les seuls êtres intelligents de l’univers et que le Grand Architecte De L’Univers les a créés à son image. Pauvres fous prétentieux et égocentriques. Demandons aux astro, cosmo, spationautes des quatre coins du monde de nous dire où se trouvent le haut et le bas quand on est dans le vide spatial en train d’évoluer sens dessus dessous. Comment Armstrong a-t-il vu la Terre lorsqu’il était sur la lune, “là-haut” ? Pour la voir, il lui fallait lever la tête, à la manière accoutumée des terrestres qui veulent observer cette même lune qui nous paraît si haut. Demandons-nous pourquoi l’être suprême, le Créateur universel aurait voulu créer l’être si imparfait, si faible, si débile que nous sommes à son image ? Comment un être aussi vain pourrait-il être l’image de celui qui a généré la perfection au travers de l’agencement infini de la matière, au travers de l’organisation universelle des éléments ? Ne serait-il pas plus sensé de s’imaginer qu’Atoum-Rê, lorsqu’il se regarde dans un miroir y voit, non pas l’image dérisoire de l’homme, mais bien plutôt quelque chose qui s’approche de sa propre perfection, c’est-à-dire une infinité de particules infinitésimales qui réunies sont Tout. Tout tel qu’il est et non pas tout petit tel que nous sommes. Le haut et le bas, tels que nous les concevons, ne sont sans aucun doute que des limites bien étroites à notre conception de l’univers, de la perfection. Incapable de voir plus haut que sa prétention, l’homme a inventé deux limites, ses propres limites, celles de ses bien pauvres possibilités d’imagination.

Par ces mêmes contraintes, l’homme a créé ses mythes, ses croyances. Enfermé dans un semblant d’univers à trois dimensions limitatives, l’homme a imaginé que tout s’y rapportait. Que le Principe Créateur lui-même y était soumis. Son monde, son imaginaire, s’est alors fondé, coincé entre un haut et un bas, un Orient et un Occident, un midi et un septentrion, un avant et un après, un devant et un derrière. Il a placé l’Orient du côté d’où venaient la chaleur et la lumière au petit matin. A l’Orient il a posé l’essence de la vie, la création, la connaissance, la perfection, la vie éternelle. A l’opposé, au froid sombre de la nuit tombante, il a institué l’ignorance, la destruction, la mort, la bêtise. Et comme, dans sa fatuité destructrice, il se croyait sorti de la cuisse de Jupiter, il s’est lui-même placé plutôt du côté de l’Orient. Enfin, juste en dessous, entre la sagesse et l’imbécillité. Les cartes du monde d’avant Christophe Colomb, celles qu’il a lui-même utilisées, ne plaçaient pas l’Orient à droite mais en haut de la terre. C’est vers le bas de la Terre que Colomb croyait se diriger lorsqu’il a traversé l’Atlantique. C’est vers ce bas infâme, l’Occident d’alors, qu’il a rencontré les civilisations amérindiennes, forcément débiles et imparfaites puisque vivant en bas, tout près du mal, du vice, de l’incomplétude. Il n’est pas surprenant alors que ces Conquistadores naïfs, qui se croyaient descendus de la lumière céleste vers l’obscurité, de la perfection vers le chaos, aient allègrement pratiqué le génocide et l’ethnocide infâmes et infamant de millions d’indiens et de dizaines de civilisations. Persuadés qu’ils étaient d’essence divine, ils n’eurent aucun remords à massacrer, ceux qu’ils croyaient d’essence maligne.

Aujourd’hui les cartes ont tourné, le sud a pris la place de l’ouest et le Nord est en haut. Maintenant, c’est le Nord, le monde dit civilisé, qui se trouve juste en dessous des Dieux et si, souvent, l’habitant de l’hémisphère nord, trouve encore très barbare beaucoup d’us et coutumes, de rites et de magies, il ne fait aucun doute que, si la répartition des richesses favorise le sud, elles profitent essentiellement au Nord. Après tout, se dit l’Européen moyen, c’est notre civilisation, notre culture, notre avancée technologique, qui est la bonne, qui va dans le bon sens. Ce ne sont tout de même pas les barbares du sud qui vont nous enseigner quoi que ce soit. A propos, un ethnologue célèbre, Claude Levy Strauss, a écrit : “Le barbare, c’est avant tout celui qui croit à la barbarie ». ]’irai plus loin en disant, le barbare c’est celui qui a inventé la barbarie, celui qui a décidé, au nom de son ethnocentrisme, qu’il était plus près du haut d’une échelle de valeur mythique alors que les peuples du sud étaient en bas de cette même échelle. Le Nordiste devrait parfois se demander pourquoi l’homme, créature de Dieu, est apparu sur Terre justement dans l’hémisphère sud, en Afrique et en Océanie. Il serait bien pédant de croire que ce ne sont que des essais mal formés qui ont vu le jour les premiers dans la partie basse du monde. Au contraire, l’histoire des langues, des religions et des cultures nous montre bien que les cultures, les langues et les religions modernes sont bien toutes nées dans cet hémisphère sud, celui du bas de la mappemonde. Et c’est avec une intelligence inouïe, une faculté d’adaptation insensée, que ces premiers humains ont conquis le monde. Nous sommes, nous avec notre culture dite avancée, que d’aucuns croient supérieure, les descendants bien peu dignes de ces Australanthropes.

Mais laissons là ces lointains voyageurs du passé pour nous pencher sur nous-mêmes. Enfin, plutôt que se pencher, ce qui implique que l’on regarde de haut, ce qui est souvent bien satisfaisant, cela permet de croire que l’on a atteint une certaine hauteur, une certaine importance, je préfère partir du bas. Se regarder de pied en cap, c’est poser d’abord les bases, les fondements de soi, car quoi que l’on pense, en ce bas monde il n’est pas possible d’échapper à la pesanteur, à ce qui nous attache à la terre. Ou bien l’élévation est-elle spirituelle. Parler d’élévation, même spirituelle, c’est avant tout considérer une verticale, avec un bas initial et un haut comme objectif, c’est établir un mouvement ascendant. C’est ce mouvement ascendant qui m’intéresse aujourd’hui. Newton a depuis longtemps prouvé que toute force exercée dans l’univers implique nécessairement une force exactement contraire en direction et en intensité, ce qui permet à la lune de ne pas s’écraser sur Terre, attirée par la force d’attraction terrestre, par exemple. Ce mouvement ascendant est donc parfaitement indissociable d’un mouvement descendant, ou volonté Divine, que je ne comprends pas, qui m’échappe, et que je n’espère pas comprendre un Jour, sans grande illusion. Il m est possible, par contre, d’aspirer à la compréhension du mouvement ascendant, ou élévation spirituelle. Tout au moins d’en comprendre suffisamment de principes pour m’élever au dessus de mes connaissances actuelles. Je n’ai pas la fatuité de croire que je puisse atteindre le sommet du savoir. Je serai d’ailleurs assez inquiet d’une telle quête qui, en dehors de sa prétention, sous-entend que tout mouvement s’arrête un jour, que les choses sont finies et que le savoir est limité. Je ne serais pas moi si je croyais que la connaissance est limitée. Ce mouvement ascendant que j’emprunte dans ma quête ne doit pas être dissocié de mouvements latéraux et temporels. Car, s’il nous est difficile d’échapper à l’attraction terrestre, il nous est tout aussi difficile d’échapper au tourbillon stellaire et galactique. Encore une fois, si le mouvement semble se faire dans une seule direction, il est impensable de vouloir l’isoler. Une force exercée dans une direction implique une force exercée dans la direction opposée. Il en est de même avec le temps. Bien sûr, nous sommes incapables de remonter physiquement le temps. Nous vieillissons sans arrêt, à notre grand dam. Mais plus nous vieillissons, plus nous avançons dans le futur, plus notre savoir nécessite de retour en arrière. Plus le saut temporel en avant, dans le sens du temps, est important, plus nous sommes obligés de faire des sauts de plus en plus importants dans le passé pour, coordonner notre connaissance. Notre vie, notre esprit, se construisent sur chaque seconde qui passe. Les souvenirs s’accumulent, la mémoire travaille de plus en plus vers le passé. Plus le temps passe, plus le chemin entre le début et le moment présent est long. Ce mouvement physique temporel unidirectionnel implique nécessairement un mouvement spirituel temporel contraire et d’intensité proportionnelle au premier.

Ses trois mouvements basiques, vertical, horizontal et temporel, et les six forces qui leur sont associées sont indissociables. En termes de physique, tout mouvement vertical est associé à un mouvement horizontal et à un mouvement temporel. Il me semble vain de croire que ce qui est vrai pour l’organisation physique de l’univers ne le soit pas pour l’organisation spirituelle. Où que l’on place la genèse de l’univers, physique et spirituel, qu’on la croit d’essence divine ou simplement due aux nécessités du hasard, il y a obligation, par honnêteté intellectuelle, à lier l’ensemble des forces qui régissent cet univers. D’où qu’il vienne, on est bien obligé d’y voir une certaine perfection. Ce qui est parfait physiquement ne peut pas ne pas l’être spirituellement dès lors qu’il s’agit d’un tout.

 

Posées les bases des rapports entre le haut et le bas, entre les forces verticales et les forces horizontales, posons-nous la question de l’élévation.

L’élévation, c’est donc ce mouvement ascendant, ce chemin vers le haut, que tentent d’emprunter ceux qui, insatisfaits permanents, quêteurs invétérés, osent placer la Connaissance (avec un C majuscule) en l’au-deçà d’eux-mêmes. Certains parleront même d’au-delà. Je suis trop bon vivant pour admettre que je ne saurai rien avant d’entrer en l’Amenti, avant d’avoir rejoint l’Aïn. Ces quêteurs qui refusent la perfection de l’univers visible et cherchent la complétude dans l’invisible, dans la magie, pourquoi pas, dans la Kabbale, grand bien leur fasse, dans les mantras et autres conceptions philosophiques du Divin. En tous cas, de l’inconnu perceptible. Il semble, de toute manière, quel que soit le chemin que l’on emprunte, que l’élévation spirituelle soit inféodée à une initiation. Cela paraît évident si l’on admet que le chemin de la Connaissance n’est pas celui qui est tracé de toute éternité par des signes évidents. C’est dans le symbole, et seulement dans le symbole, et dans sa compréhension, que l’homme peut se surpasser, s’extraire de lui-même, de ses préjugés et de ses habitudes, pour atteindre le nirvana. Pour nous, d’Égypte ou d’ailleurs, d’ailleurs, le chemin n’est-il pas entre le blanc et le noir visible du pavé mosaïque ? N’est-ce pas entre les frontières du manifesté qu’il nous faut trouver notre propre chemin vers l’élévation ? N’est-ce pas par une quête permanente, qui refuse toute vérité manifeste, tout dogme, que nous trouverons la sagesse ? Mais qu’est-ce que la sagesse ? Pour les anciens

Égyptiens, c’est ce qui rempli le vase sphérique de pur cristal qu’est la connaissance. Le sage l’acquiert en peaufinant sa recherche des lois de la Nature. C’est en observant le fonctionnement de dame nature que l’homme, d’esprit ouvert, peut espérer atteindre à la connaissance de sa genèse, à la sagesse. C’est en construisant lui-même, d’après les plans établis sur le modèle de la nature, son propre temple, qu’il parviendra à générer sa propre sagesse. En tout état de cause, l’homme qui cherche à s’élever ne peut le faire que par la connaissance et le travail. Restent à définir ces deux termes. La connaissance, à l’évidence, ne connaît pas de chemin rectiligne et direct. La connaissance est un ensemble de tracés qui se superposent, qui se croisent, qui s’enchevêtrent. Aspirer à la Connaissance, c’est accepter de suivre tous ces chemins, sans préjugés, sans préconçus, sans dogme. La Kabbale pose comme principe initiatique universel que la partie vaut le tout et que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Le bas et le haut sont co-respondants, ils se renvoient sans cesse l’un à l’autre, communiquent sans arrêt, se répondent par le principe des deux forces opposées, de sens exactement contraire mais d’intensité et de puissance égales. Les Amérindiens, dont la cosmogonie est assez différente de la notre, appellent ces liens étroits qui unissent le haut et le bas, El Niño, l’enfant. Le haut, l’espace céleste, est le père et le bas, l’espace terrestre, est la mère. El Niño, l’enfant, né de leur union est le résultat de leurs rapports. C’est lui qui crée et qui détruit. Certaines années, celles des grandes catastrophes naturelles, sont appelées, les années de l’enfant. Ces années-là, tout est chamboulé, le haut comme le bas : les tremblements de terre font suite aux éruptions volcaniques, les ouragans précèdent les raz de marée. Les courants marins se modifient en même temps que les courants aériens. L’enfant modifie autant le haut que le bas. Atteindre la connaissance du haut, c’est atteindre la connaissance du bas et inversement. Pour s’élever l’homme doit plonger en lui-même, fouiller en lui-même dans toutes les directions. Pour ce

aire un travail permanent est nécessaire, un travail d’investigation autant sur la nature et les lois qui la régissent que sur son propre univers intérieur, sur son fonctionnement personnel. La perpendiculaire symbolise bien ce travail vers le haut comme vers le bas, vers l’extérieur comme vers l’intérieur. L’équerre est sans doute un meilleur symbole encore de ce travail qui ne doit pas se faire dans une seule direction, ni sur un seul axe. Mais, à mon sens, le symbole le plus fort est bien celui de l’arbre, qu’on utilise l’acacia, le chêne, l’olivier ou une autre essence, qu’on le prenne droit ou renversé, qu’il soit séfirotique ou généalogique. L’homme qui aspire à la connaissance, à l’élévation, doit tout autant puiser dans ses racines multiples que dans ses branches innombrables. La sève créatrice doit y circuler librement, en tous sens, dans toutes les ramifications. Le cycle de la vie et de la mort (symbolique, bien entendu) doit s’y faire permanent car la connaissance n’est pas une fin en soi. Claudel écrivait que la connaissance est une co-naissance. Connaître, c’est naître avec. La connaissance n’a pas de fin non plus car si la complétude existe, qu’on l’appelle Dieu ou pas, elle comprend nécessairement l’incomplétude.

 

 

Nous espérons que cette contribution, anonyme bien qu’extraterrestre, remplacera la sauce de salade trop acide (à savourer en écoutant un air de guitare envoûtant).

 

Ici, bien des choses se sont passées depuis notre dernière rencontre épistolaire. Le vent a soufflé sur la plaine, la neige est tombée sur les monts et la glace a fondu dans les verres de whisky. Ce qui prouve, au moins, qu’il y avait du whisky et, accessoirement, que la température intérieure était plus élevée que celle de l’extérieur. Comme quoi la tempête n’a causé que des dégâts forts modestes sur les lignes électriques qui desservent nos réfrigérateurs qui desservent nos glaçons qui desservent nos whiskies qui desservent nos estomacs déjà lourds des restes ballonnants des repas des fêtes. La soirée, bien que tu ne fusses pas là (ce que j’ai amèrement regretté), fut agréable. Nous bûmes, rîmes, chantâmes, jouâmes, dansâmes et, vers les deux heures du matin, tirâmes… un feu d’artifice dont les éclats chatoyants n’avaient que peu de choses à envier à celui de la Tour Eiffel, si ce n’est la grandeur, la renommée et la prestance. Nous eûmes même une pensée, aussi généreuse que chaleureuse, pour les absents de la soirée dont tu étais (ce que j’ai regretté amèrement), les absents… je veux dire : les absents dont tu étais (ce qu’amèrement j’ai regretté). Ô combien amèrement t’ai-je regrettée ce soir-là.

Toi qui eusses pu, d’un sourire, d’un regard

Égayer la fadeur de ce fameux repas

Que nous primes, enivrés déjà, sur le tard.

Bon, je sais, ce n’est pas du Lamartine. Lamartine, lui, aurait remplacé “repas” par « lac ». Ce qui, entre nous soit dit, l’aurait obligé à modifier aussi son premier vers (alors que moi, je n’avais qu’à remplir le mien… de verre), et je ne crois pas que cela eût été seyant. Mirons voir I

Ô combien amèrement t’ai-je regrettée, rempli de trac.

Toi qui eusses pu, d’un sourire, d’un regard

Égayer la froideur de ce fameux lac

Que nous vîmes, enivrés, sur le tard.

Franchement Lamartine n’a vraiment pas de quoi se la jouer.

D’ailleurs pour la jouer, il eût fallu y mettre de la musique. Ce que Renaud aurait fait s’il avait connu ce fameux vers de Lamartine. En changeant quelque peu le texte :

Ô combien tu m’as manquée, sans dec.

Toi, que ton sourire illumine ton regard

Égayée, tu m’aurais fait flasher. Eh, c’est vrai, mec !

Que même, enivré par toi, j’aurais pointé le dard.

C’est à la fois plus Parisien et moins romantique, plus loubard et moins poétique. Même s’il est vrai que Renaud se vend mieux que moi ! Le romantisme se perd ! Ce qu’amèrement je regrette. Comme le fit, je le compris immédiatement, le Maître de maison lorsqu’il vit apparaître à sa porte du septième étage un inconnu (qui ne m’était d’ailleurs pas tout à fait inconnu) qui avait vu de la lumière et se précipitait déjà sur les petits fours et la salade (relevée). Je pris donc ma guitare, histoire de détendre l’atmosphère, et m’envolais dans une envolée lyrique plus que mélodique jusqu’à ce qu’un gars, sympa et désabusé, me tape sur l’épaule en me disant : “Laisse tomber ! on n’entend rien avec la chaîne à fond” et je réalisai que, tandis que je grattais (la guitare, bien entendu) tout le monde avait fui la pièce où je me trouvais pour aller discuter avec l’inconnu (que tout le monde connaissait) autour des petits fours, délaissant la salade. Sans toutefois m’offusquer, j’allais moi-même dans la salle à manger, que tout le monde (le même que précédemment) désertait maintenant, après avoir vidé les plateaux de petits fours en délaissant la salade. En désespoir de cause, je me rabattis sur la salade que je mangeai sans sauce, le vinaigre me causant de douloureux maux d’estomac (surtout après quelques whiskies). La salade, bien que composée à quatre vingt quinze pour cent d’eau (contrairement à l’homme qui n’en comporte que soixante quinze pour cent), sans sauce, c’est sec. ]’eus donc un peu de mal à avaler ce mets, mais, mets-toi bien ça en tête je le finis quand même au moment précis où tout le monde (voir ci-dessus) quittait la table et s’apprêtait à partir en s embrassant chaleureusement comme Je le fais mol- même avec toi.

 

“L’écriture est une façon de penser la littérature, non de l ‘étendre ”

Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, 1953

 

 

Lettre huitième

13 décembre 2015

Divine apparition,

Je te souhaite une excellente année, poétique à souhait, folle à l’envie, romantique et réaliste tout à la fois, une année de rêve.

Qu’elle soit favorable à la réalisation de tous tes projets.

 

 

La poésie contemporaine est devenue le mode d’expression littéraire le plus libre qui soit, le moins emprunt de règles et de canons. Tellement libre d ‘ailleurs que quiconque alignant péniblement dix phrases entre elles, sans lien syntaxique, parfois sans lien conceptuel, se croit poète. Je dirais, pastichant l’un de nos grands poètes du 20ème siècle, j’ai nommé Jacques Prévert, que ce ne sont là que de vulgaires POUET. La poésie moderne, c’est avant tout l’art, que je qualifierais presque d’initiatique, j’ai dit l’art d’utiliser le langage, la langue, les mots, les morphèmes, parfois les phonèmes, les sons d’une langue, dans toute leur puissance, dans toute leur force, c’est l’art d’exploiter le verbe créateur (sans connotation religieuse, s’entend), de lui donner toute sa valeur symbolique et génitrice, c’est enfin l’art d’enfanter la matière par la seule énergie du verbe. Les surréalistes, Breton, Éluard, Perret et d’autres, ont même montré qu’il était possible d’engendrer l’antimatière, force réactive de la matière, en utilisant, non plus l’énergie positive du verbe, mais bien son pendant : l’anergie du verbe. Les mots ne donnent plus alors des phrases, les phrases ne donnent plus alors des textes construits. Le sens n’est plus alors constitué, même pas à le chercher dans une voie hermétique. Le sens est alors seulement dans l’alignement des mots, des sons qui sont les co-répondants de la nature, même s’il ne s’agit souvent que de nature humaine chez les surréalistes. L’écriture automatique, c’est l’effacement de la création humaine devant la réalité de la nature humaine, fixée dans le verbe. Ah, j’oubliais : pour comprendre cela il faut postuler que l’homme lorsqu’il nait, co-naît, c’est-à-dire qu’il nait avec. Avec le langage, bien entendu, avec le verbe qui limite l’espace de tous les acquis possibles par la suite. Claudel écrivait, dans son Art Poétique : “Le mot ne comporte point de mort, or, le mot est un état de moi-même », signifiant que le mot, qui dépasse largement la vie de l’individu, n’est lui-même jamais limité dans le temps, dans l ‘espace ou dans son expression. Le verbe est porteur de temps et d’espace A quoi reconnaissons-nous, nous profanes, qu’un texte est un poème ? Au premier regard, c’est son agencement spatial dans l’espace de la feuille qui nous fait dire qu’il s’agit de poésie. Apollinaire l’avait bien compris et utilisé dans ses calligrammes, poèmes composés d’une seule phrase écrite de façon à dessiner une forme. Le mot prend alors l’espace de la feuille, il devient graphiste, il peint, il se transforme en image. Un jour viendra peut-être où le mot représentera, ce qui dans nos sociétés est le summum du réalisme, la preuve : la photographie. Prévert s’y est d ‘ailleurs essayé dans ses collages d’où le verbe n’est, et ne peut jamais être, absent. La nature, même morte (mais n’oublions pas que le mot ne comporte pas de mort, prend alors sa forme visible. La nature humaine est englobée dans la Nature, avec un N majuscule, celle qui inclue l’idée de genèse (ici dans son acception philosophique). Ce fut la bataille des romantiques et des humanistes du XIXème siècle, initiée par Hugo dans sa préface d’Hernani et conduite jusqu’à la fin de sa vie dans sa “Légende des siècles” ou « Dieu », ou encore “La fin de Satan ». Les humanistes isolaient l’homme de la Nature, toujours avec un N majuscule, alors que les romantiques voulaient inclure l’homme dans l’histoire de la Nature. C’est à cette époque que la poésie commence à perdre ses règles littéraires et syntaxiques. Malherbe au XVIIème siècle avait, dans son Art poétique, fixé, ou refixé, en tous les cas, rénové les canons esthétiques de formes de la poésie française. Il créa la poésie ordonnée et régulée. Fi des multiples formes poétiques des siècles précédant, l’Ode et le Sonnet deviennent les formes « pures” de l’expression poétique. En cela, Malherbe ne faisait que reprendre Du Bellay qui, au XVIème siècle, avait fixé des règles drastiques d’écriture du sonnet : 10 ou 12 pieds par vers, 2 quatrains à rimes embrassées suivis de 2 tercets à 2 rimes suivies puis 2 rimes embrassées. L’on se préoccupait bien peu alors de la valeur symbolique des poèmes. Les mots n’étaient plus que les serviteurs de la règle rythmique. Un poème n’était beau que parce qu’il respectait la règle métrique de la conception poétique. Si l’on connaît bien cette période aujourd’hui, ce n’est pas pour sa haute valeur poétique, c’est purement et simplement parce qu’elle correspond au développement de l’imprimerie et que nous en gardons forcément des traces dans nos bibliothèques. La période précédente, bien plus intéressante, n’a laissé que peu de trace dans notre histoire littéraire. Gutenberg n’ayant inventé l’imprimerie qu’au XVème siècle. C’est le moyen-âge, avec ses chansons. A l’époque un texte était appris par cœur et récité, ou plutôt, chanté par toutes sortes de trouvères ou troubadours (La différence réside uniquement dans l’origine : un trouvère est un troubadour du nord de la France). Chansons qui sont de longs poèmes épiques retraçant des épisodes, souvent mythiques, de notre histoire d’où le fantastique n’était pas exclu. Quand je parle de longs poèmes, je veux bien dire long, voire très long. Le premier texte en français dont nous ayons une trace est la chanson de Roland, écrite en 1170, qui comporte non moins de 4000 vers décasyllabes (dix pieds par vers), coupés après le quatrième vers. Et l’on peut facilement imaginer que la coupure en vers décasyllabiques était un procédé mnémotechnique qui permettait une meilleure mémoire d’histoires aussi longue. Il semble que la règle, si elle ne sert pas la mémoire, la compréhension du monde, de la Nature qui nous entoure, qui nous dépasse, ne serve a rien sinon à limiter la puissance de l’expression, de la libération du verbe créateur. La poésie, c’est l’art d ‘être dans la Nature, c’est la force de l’exprimer, c’est un chemin initiatique vers la connaissance. C’est un plaisir des sens, à condition qu’ils ne soient point réprimés, à conditions qu’ils s’ouvrent au Monde, à l’Univers à la Nature. La poésie, c’est la Nature exprimée par le verbe, alors laissons-la s’exprimer en nous afin qu’elle nous rende plus fraternels, plus compréhensifs, plus tolérants, plus libres.

 

Bon, et si l’on parlait de choses sérieuses ?

Allonge-toi sur le fauteuil, fais le vide en toi et laisse-toi guider par le premier souvenir qui te vient à l’esprit. Laisse-le t’envahir et monter les mots en toi jusqu’à ce que l’expression te gagne, jusqu’à l’explosion des mots, l’extrapolation des maux.

Moi, c’est marrant (enfin, lorsqu’on relativise), je n’ai aucun souvenir réel avant l’âge de dix ans. Tout ce dont je me souviens d’avant, ce sont des histoires que l’on m’a racontées sur ma petite enfance. Je n’aurais pas pu être Proust, bien qu’il serait peut-être, et justement, très intéressant de partir à la recherche de ce temps que j’ai totalement perdu dans les limbes de mon sombre passé. C’est bizarre le souvenir ! On a tendance à oublier les mauvais moments pour ne garder que ce qui paraît nous fonder. A tel point qu’on refait fréquemment les mêmes erreurs en se promettant, jurant, qu’on ne l’y prendra plus. On ne se refait pas. Bel adage (lat. adagio, adagium, de adagnitio : connaissance, et adagnosco, ere : reconnaître) populaire ! Et d’années en années, de décennies en décennies (certains numérologues pensent que nous sommes liés à des cycles de neuf ans ! Pourquoi pas ?), nous replongeons dans les mêmes affres, dans les mêmes souffrances sans jamais savoir arrêter la machine, sans donc pouvoir dévier le mouvement. Quand on sort enfin de la peine on croit fermement que le passé est derrière nous et que l’avenir s’éclaire de la connaissance acquise au cours de nos mauvaises expériences. Et l’on s’oublie et se laisse aller sur une voix de garage relativement sereine et heureuse (seulement parce qu’elle est moins malheureuse que l’expérience désastreuse que l’on vient de faire) et l’on replonge allègrement dans les mêmes réflexes qui nous ont conduit vers le malheur. La vie est une lente révolution. ]’aime ce proverbe serbe qui dit : “Quand tout va bien, mets un caillou dans ta chaussure !”, ça évite de croire que tout va bien pour toujours. Ça nous pousse à ne pas se laisser aller inconsciemment. Ça nous force à entrevoir toujours le pire, même dans le meilleur. Ça nous maintient en éveil et la chute en est moins dure, sinon repoussée.

Sur cette magnifique et philosophico-physiologique réflexion (que bien des générations futures discuteront et commenteront dans de nombreux ouvrages), parlons de choses sérieuses :

Et notre inconnu pas si inconnu que ça ? direz-vous. Et bien l’inconnu du septième étage, objet d’un long débat au demeurant passionnant, lorsqu’il entra chez mes amis, Éric et Valérie (levons le voile sans plus hésiter), se dirigea sans détour sur le buffet que le Maître de maison avait préparé pour ses amis, dont je suis. Je vis tout à coup le maître de maison, mon ami, pâlir, blanchir et scruter, d’un œil plus que circonspect, cet inconnu pas si inconnu que ça. Je me retournai alors et manquai défaillir m’apercevant que je connaissais l’inconnu. Tout au moins ne m’était-il pas tout à fait inconnu. C’est à ce moment que la maîtresse de maison, Valérie, mon amie, m’appela pour préparer la sauce de salade, l’une de mes spécialités, culinaires s’entend. Deux doigts de moutarde (de Dijon de préférence), une gousse d’ail pilée (l’ail, c’est excellent, ça chasse aussi bien l’amertume de la salade que les vampires qui s’attardent parfois dans les fonds de soirées où tant d’inconnus traînent à la recherche d’une hypothétique lumière). Vous malaxez le tout, salez et poivrez modérément, en versant de l’huile (au choix, selon qu’on préfère la cuisine provençale ou une autre, d’olive ou de tournesol) en filet très fin. Quand la sauce a bien pris, rajoutez un peu de vinaigre de vin (Xérès, bien entendu !) ou de citron (évitez le citron vert, ou lime, que vous réserverez pour le rhum ou le Martini rouge ou blanc). Quand j’eus fini ma part gastronomique, je fus de nouveau mis à contribution, mais cette fois par un ami étranger à la maison, pour jouer un air de guitare envoûtant. En effet quand on ne possède que quelques rudiments de guitare, fut-elle électrique, mieux vaut jouer envoûtant. Les amis se trémoussent alors sur vos dons musicaux et l’on oublie bien vite l’acidité de la sauce de salade parce que vous vous êtes alourdi sur le vinaigre. Assurez-vous au préalable qu’aucun Jimmy Hendrix ou Éric Clapton en puissance ne traîne dans la salle à l’instar des vampires que vous avez habilement chassés précédemment.

Je t’embrasse tendrement.

 

“La mort n’est que… la dernière nuance de la vie”

Georges Louis LECLERC, Comte de BUFFON, De l’homme, 1749

Lettre septième

8 décembre 2015

Bonjour, céleste évanescence.

La neige est tombée cette nuit et les toits se sont couverts d’un voile blanc des plus seyants que le soleil hivernal ne peut s’empêcher de faire fondre depuis qu’il a pris le dessus sur l’épais couvert nuageux qui laissait passer à grand peine une pâle lumière blanchâtre sur la matinée régionale.

Et ça fait mal quand on reçoit de plein fouet une chute de température de dix ou douze degrés. Au début, on se dit qu’il s’agit sûrement d’une erreur, que ça va changer, qu’ils vont bien finir par nous concocter une loi anti grand froid, que ça ne peut pas durer ainsi. Et puis les mois passent et l’on se donne raison, déjà au début du printemps le parlement se réveille et on sent du changement, un progrès social. Des arrêtés sont pris un peu partout qui instaurent le retour du beau temps. On se leurre, bien sûr, mais ça fait tellement de bien d’y croire. Et, pendant les mois d’été, quand tout le monde est en vacances, les députés, et autres sénateurs, se ravisent et nous votent, en traître, une petite loi qui passe totalement inaperçue durant l’euphorie des plages dénudées et qui réinstaure la venue du froid sur l’ensemble du pays. Et maintenant, avec l’Europe unie, tous les gouvernements se mettent d’accord, ce qui fait que toi aussi tu as dû sentir la fraîcheur s’installer sur tes pénates. A quand la révolution prolétarienne ?

Que nous suivrons de loin, bien sûr, du haut de nos immeubles cossus et bourgeois, ou mieux encore, à la télé, après le journal de vingt heures. Le top sera d’avoir un appareil en 16/9ème qui nous permettra de suivre l’évolution du temps sur la planète au grand complet. Et quand les pauvres, épuisés par la lutte stérile et le froid gourmand, mourront sous les ponts, ou sur les plaques d’égout, nous crierons à la honte et au scandale et qu’il faut rouvrir les stations de métro désaffectées pour qu’au moins ils ne nous meurent pas comme ça, au grand jour, devant les petits pas hésitants de nos charmants bambins que nous sortons prendre l’air le dimanche à Vincennes pour qu’ils voient de vrais animaux en fausse liberté ou, mieux encore, et plus sélect, à Boulogne pour qu’ils voient de fausses Brésiliennes en vraie fourrure. Mais, j’y pense soudain, cela ne se fait-il pas déjà ainsi ? Non, cela ne se peut. Ou bien, c’est que le monde est vraiment dégoûtant. Ou bien sont-ce les hommes qui sont aussi peu ragoûtants que ça ? Le monde est fou et les hommes sont laids. Enfin, trop d’hommes sont laids. Et ainsi l’hiver s’installe autant sur les toits que dans les consciences.

Et toi-même donc ? Que deviens tu ?

J’attends de tes nouvelles avec l’impatience de l’âne au printemps, lorsque les derniers frimas de l’hiver ont œuvré dans le silence des consciences, quand il aperçoit, à flan de colline (s’il vit dans un paysage un tant soit peu montagneux, s’entend), une belle ânesse qui dégage une suave odeur de rut qui entête l’entêté et le fait se ruer vers la belle (les goûts et les couleurs, n’est-ce pas, ça ne se discute pas, surtout avec un âne, et surtout s’il a aperçu, sans que l’homme le sût, donc que ni toi, ni moi ne le sussions, une belle dulcinée entêtante et prometteuse, détentrice de la promesse non dite du plaisir sain et enfanteur, voire géniteur, d’un futur été de braise et de braiments).

Les jours passent, se suivent et ne se ressemblent pas. N’est-il pas surprenant de constater qu’à l’heure où je jette présentement sur l’écran de mon ordinateur les mots ci-écrits, toi tu ne les liras que dans quelques jours. Enfin, c’est dans quelques jours pour moi, ici et maintenant, parce que, pour toi, n’est-il pas, c’est en ce moment, c’est-à-dire à l’instant précis où tu lis les quelques mots ci-même jetés. Tout ça ce sont les mystères insondables de l’épistolaire. Le tout dit sans aucune animosité, bien entendu.

Pour la première fois de ma vie je suis tonton. C’est terriblement émouvant. Une petite Aimline que mon petit frère (qui n’est pas écrivain, lui. Non, l’autre, l’écrivain, c’est l’aîné. Je suis le cadet, et c’est le bien le moindre de mes soucis) vient de mettre au monde. Enfin, se femme, si tu préfères. Moi aussi, d’ailleurs, je préfère. C’est plus dans la nature des choses et dans les choses de la nature. Et puis, c’est nettement plus moral. Déjà qu’avec le PACS !… Moi, personnellement (j’aurais bien du mal à le faire autrement l), je suis carrément pour le PACS. D’autant qu’en Latin ça fait paix. Et moi, la paix je ne connais rien de mieux pour unir les hommes. J’aime la paix, j’aime le PACS. Et la paix avec ça l Mon plus petit frère, je dis le plus petit car il y a un autre petit frère, le troisième donc, le puîné (c’est horrible comme terme, mais il me faut bien avouer que je l’ai longtemps détesté. Ce qui n’est, j’ose l’aveu, plus le cas aujourd’hui) vit au Brésil (Il a même le défaut majeur de me manquer, le puîné), le benjamin qui vient d’enfanter, enfin sa femme, est, tu l’auras compris, charmante évanescence, marié. Ce qui fait que je n’ai aucune idée de ce qu’il pense du Pacs. Ils sont d’ailleurs tous mariés. Mes frères, bien entendu. C’est compliqué, non ? Je m’en suis longtemps plains auprès de mes parents qui me retournaient une, voire deux (ou plus, si affinités), claques magistrales et retentissantes dont je n’ai, fort heureusement, pas garder de traces physiques. (Je ne te parle pas, bien sûr, des dégâts psychologiques engendrés chez un si charmant bambin, soigneux, attentif, en un mot admirable, que j’étais alors. Je reste, je dois le préciser pour ceux dont le poste de télévision ne reçoit encore qu’une chaîne, même pas en couleur de surcroît, soigneux et attentif. Je suis beaucoup moins bambin qu’antan, évidemment, mais tout aussi charmant. Enfin j’y crois, et les fleurs, mêmes autoproclamées, n’ont jamais fait de mal à personne. Sauf les roses, parfois, si l’on ne prête garde aux épines saillantes qui s’échappent de leurs tiges.) Mon Dieu ! (STOP ! – Pardon, Mon), j’aurais dû faire de la télé ! Ne suis-je point le maître de l’enchaînement ? Te rappelles-tu mon inconnu ? Qui ne m’était d’ailleurs pas tout à fait inconnu. Si, si ! chez des amis, au septième étage… Mais oui, l’objet même du débat. Nous recevons des dizaines de milliers de bulletins d’inscription venus de par le monde entier et sa banlieue la plus proche. Les débats (avant qu’ils ne perdent en vigueurs et ne se transforment en ébats. Encore que la vigueur serait alors de rigueur. Mais nous n’aimons pas le rigorisme. Nous sommes, faut-il encore le dire, les véritables virtuoses de la liberté) promettent d’être riches et de qualité. Lavage à la main au savon doux, repassage sur 2 maximum. L’inconnu pénètre donc (lui ne fait partie ni du débat, ni des ébats) et, pensé-je, il ne m’est pas tout à fait inconnu. Tu ne devineras jamais. Encore qu’il ne faille jamais dire jamais. D’autant que si la faille est grande, c’est un fossé qui peut s’avérer dangereux. Soyez prudent, rouler lentement et bonne année. Je t’embrasse goulûment, délicieuse évanescence

 

 

Tout d ‘abord, il est nécessaire de préciser que ce travail n’est pas un travail final puisqu’il s’inscrit dans une recherche plus longue qui porte sur l’acquisition et l’évolution des moyens d’expression de la temporalité dans les deux langues (français et espagnol) de

deux enfants d ‘une famille bilingue.

Le présent travail, qui est donc un travail préparatoire, sert à poser les bases de la recherche en cours. Il porte sur le discours d’une seule enfant, Ioka, de 3 ans à 4 ans et demi, et dans une seule langue (sa langue dominante durant la majorité de sa vie) le français. On trouve dans le corpus des fragments en espagnol, car Ioka a changé deux fois de langue dominante (à trois ans et demi et à quatre ans) mais leur contenu ne permet pas jusqu’à présent d’en faire l’analyse dans l’optique de travail fixée. Le corpus comporte une vingtaine d’heures d’enregistrements audio et vidéo.

 

Le but de ce travail était de faire un recensement des moyens linguistiques que Ioka possède pour exprimer le temps et d’en analyser les fonctions d’utilisation ainsi que l’évolution de ces moyens au cours de l’année et demie qu’ont duré les enregistrements. Cette évolution est mesurée dans deux directions : premièrement, l’utilisation de nouveaux moyens et, deuxièmement, la modification des fonctions des moyens déjà existant au début des enregistrements. Pour étudier l’évolution des moyens d’expression de la temporalité un type de texte particulier, le récit, a été analysé.

Le récit, parce que c’est le type de discours qui permet le mieux de faire l ‘analyse de la manière dont est gérée l’information temporelle dans et entre les énoncés du discours. Les travaux sur le Mouvement référentiel ont montré qu’un récit subit principalement des contraintes au niveau de l ‘organisation de la référence temporelle. Un récit, c’est la mise en mots, dans une représentation globale, d ‘événements liés entre eux temporellement.

 

Pour pouvoir faire une analyse de la manière dont Ioka gère l’information temporelle dans ses récits, il fallait obtenir des récits de sa part. La chose ne fut pas facile et l ‘analyse tente d’expliquer les raisons de cette difficulté. Elle montre que pour parvenir à faire « enfin » du récit, Ioka est passé par différentes étapes.

 

Une première étape non-narrative où toutes les tentatives de faire produire un récit par Ioka sont détournées dans la conversation vers un jeu que j’ai appelé le «   faire comme si  » qui consiste à mimer des personnages (humains ou animaux) tout en mettant en mots les grandes lignes des scénarios que l’enfant veut interpréter.

 

Une seconde étape pré-narrative de description de personnages au passé. Les événements y sont simplement décrits, sans être enchaînés, avec une morphologie verbale au passé.

 

Une troisième étape ou sont marqués les enchaînements, temporels par des « pis après » (et puis après) et où le passé composé se spécialise comme le temps du récit personnel d’histoire récente (opposé à l’imparfait, temps du récit d’histoire ancienne ou du ” faire comme si « ).

 

Et une quatrième étape, dans laquelle les récits suivent une trame et où les enchaînements temporels sont marqués. Ils comprennent des retours en arrière, des séquences d’arrière-plan et du discours rapporté. La morphologie verbale y est systématisée :

L’imparfait dans les récits de fictions libres (sans support) et le présent dans les récits avec support de livres d’images L’imparfait des événements de la trame s’oppose au plus-que-parfait des retours en arrière et au présent (ou passé composé) des commentaires.

 

Ces quatre étapes sont importantes dans la mesure ou elles décrivent une évolution du discours narratif et du discours en général de l ‘enfant. L’enfant acquiert un nouveau mode de relation discursive. Il devient capable de faire partager un monde imaginaire par la parole et plus seulement par le jeu. Il semble qu’il s’agit la d’un apport cognitif important.

 

L’analyse montre aussi l’influence de l’écrit sur les récits enfantins. Beaucoup des récits de fictions de Ioka sont narrés au passé, comme c’est souvent le cas dans les contes qui lui sont racontés ou lus à l’école et en famille. On trouve même deux introductions sous forme de « il était” :

« il était une petite girafe qui voyait un I des lions… « 

« alors Dumbo il était un petit histoire et i voyait un très grand loup… « 

On peut faire ici un parallèle entre ce « il était” introductif de récit et le « il avait » ( « il y avait) de la période pré-narrative de descriptions au passé.

De plus, il est clair que Ioka continue aujourd’hui à faire un amalgame des auxiliaires ETRE et AVOIR. Elle emploie beaucoup plus l’auxiliaire AVOIR que l’auxiliaire ETRE dans ses formes composées (passé composé, plus-que-parfait) :

« Je m’ai baignée »,

« Je m’ai fait mal », etc.

Un autre trait saillant qui ressort de l’analyse est la volonté (ou le besoin) de Ioka de prendre en charge l’énonciation dans les récits avec supports. Elle le fait en ponctuant ses narrations de remarques discursives ou de séquences évaluatives :

« et c’est son frère qu’est venu hein j’t'esure ya « ,

et en se rendant maître des personnages de l’histoire, de deux manières (qui correspondent à deux étapes) :

En nommant ou en renommant les personnages des récits, ce qui permet à Ioka de reprendre pour elle la maitrise des scénarios. C’est comme si les personnages devenaient ses créations dont elle peut jouer, inventer les faits et gestes. Dans le passage suivant, Ioka refuse d’adopter l’histoire imposée par les images du livre et poursuit son récit selon le scénario qu’elle fixe elle-même :

X : et pourquoi i monte sur l ‘échelle là ?

Ioka : parce que il a envie d’manger des feuilles d’arbre

X : tu crois pas que c’est parce qu’il a peur de la souris ?

Ioka : non.

 

L’autre manière de s’approprier l’énonciation est le « faire comme si ».

 

Faire comme si on était un personnage, c’est sans doute la meilleure manière de conserver la maîtrise des événements :

« j’suis une tortue j’suis une tortue hé on dirait que toi t’es un phoque »

 

L’analyse nous a amené à faire la distinction entre les récits libres et les récits avec supports dans les diverses narrations de Ioka. En fait, les textes narratifs de Ioka sont séparables en trois types :

- le récit imaginaire

qui se distingue du récit personnel d’histoire vécue.

Les différences sont de plusieurs ordres :

Différence de fréquence d’apparition dans les productions de Ioka. Il est encore aujourd’hui très rare d’obtenir de Ioka un récit personnel alors qu’elle adore inventer des histoires. De plus, les quelques récits personnels que l’on obtient sont très simples, ils s’apparentent plus à des relevés de faits généraux qui s’enchaînent à peine entre eux. Ils ont très peu évolué depuis le début des enregistrements contrairement au récits imaginaires qui sont passés du faire (faire comme si) au dire. Cette différence de fréquence et de complexité narrative peut s’expliquer (i) par le plus grand investissement psychologique (dans un récit personnel c’est MOI qui suis en jeu et il est sans doute plus difficile de jouer de moi que de personnages inventés), (ii) par la difficulté sans doute grande encore à l’âge de Ioka à gérer globalement une information (on voit que dans les récits imaginaires, les informations viennent les unes à la suite des autres) et, (iii) peut-être que les contraintes d’organisation de la référence temporelle imposées par le mouvement référentiel dans le texte narratif sont une gène pour loka qui ne peut pas encore respecter un ordre temporel qui fait que les événements de la trame du récit répondent à la Quaestio (la question initiale, implicite ou explicite qui génère tout texte. Pour le texte narratif la quaestio est : « que s’est-il passé pour X, à tel moment). Ainsi, faut-il se demander si le récit imaginaire de Ioka ne répond pas plutôt à une quaestio qui serait « que se passe-t-il pour X, en ce moment » ce qui renvoie une fois de plus à « faire comme si ».

Cette hypothèse parait encore plus pertinente dans le troisième type de récit, le récit avec support de livre d’images dans lequel l’enfant fait un nouveau récit à chaque page. Chaque page, chaque récit répond à la quaestio « que se passe t’il pour X (les personnages dessinés), en ce moment (la page posant les limites du moment, qui est aussi le moment de la parole). On voit ici nettement les difficultés ressenties par Ioka pour se détacher du moment de la parole, ce que, dans un récit personnel elle est bien obligée de faire. Et on revient une fois encore au « faire comme si » qui permet de « raconter » une histoire au moment du vécu, en la vivant, au moment de la parole.

Ces trois types de récit (récit imaginaire libre, récit avec support et récit personnel) apparaissent donc comme des types relativement distincts (en ce sens qu’ils font tous trois partie des textes narratifs) qu’il faut étudier séparément (dans leur évolution) dans les productions des enfants.

 

Cette progression par étapes de la narration influe sur l’utilisation des temps verbaux chez Ioka. Ainsi, par exemple, l’imparfait, qui n’apparaît pratiquement pas au début des enregistrements, est maintenant largement utilisé. On note un accroissement de la morphologie verbale temporelle utilisée par Ioka au cours de l’année et demie que couvre l’analyse. Cet accroissement est dû à deux raisons principales :

- apparition et complexification des récits

- morphologie verbale de plus ou moins grande complexité : l’enfant, pour une même fonction temporelle, préfère au début utiliser un temps verbal moins complexe morphologiquement. Pour exprimer le futur, par exemple, il utilisera plus fréquemment le futur périphrastique, construit sur un présent associé à un infinitif, que le futur simple. Ce n’est qu’avec l’apparition plus tardive du conditionnel, qui prend la place de certains imparfaits (comme déréalisant dans les jeux du  » faire comme si « ), que l’enfant apprend à construire et à utiliser le futur simple.

Il est évident que le passé simple (dont on trouve une occurrence dans le corpus) se construira comme temps du récit largement influencé par l’écrit, par l’école

 

Il apparaît que le récit est un facteur important du développement linguistique de l’enfant, notamment dans ses rapports au temps. Il nous semble d’autre part qu’il agit aussi d’une manière non négligeable sur le développement cognitif de l ‘enfant (passage du FAIRE, le « faire comme si », au DIRE, le récit).

 

“La naïveté est la domination du tempérament dans la manière”

Charles BAUDELAIRE, Critique d’art, 1850

Lettre sixième

30 novembre 2015

Salut, angélique enfant,

Comme dab, chaque fois que j’écris tu ne réponds pas. Déception et tristesse s’en suivent conséquemment. Alors, après avoir moultement pleuré, je fais une petite partie de cartes. Les enjeux sont faibles car l’indigence n’est pas loin de me guetter. Encore qu’elle n’ose pas trop montrer le bout de son nez. La dernière fois quelle l’a fait, je lui ai fait un pied de nez rédhibitoire. Et je ne pense pas qu’elle se pointe avant longtemps. Il faut dire que j’ai le coup de pied foudroyant. Le dernier qui s’y est frotté n’a pas pu s’asseoir décemment pendant quelques jours. Hormis le fait que j’ai moi-même boité un mois durant. Après deux entorses malignes, j’ai le coup de pied fragile. Et je devrais bien y faire un peu plus attention.

Les secondes passent, les minutes s’estompent, les heures défilent, les jours se suivent, les semaines fuient, les mois filent, les années courent, les décennies s’enfuient, les siècles… surtout ne désespérons pas de les voir s’écouler, les siècles. Et pendant qu’on y est, les millénaires itou. Allons, un peu d’optimisme ne fait aucun mal, tant qu’on y croit.

Bref ! En un mot comme en mille : bref, bref, bref, bref, bref, bref… La vie est marrante quand on en a ôté tous les côtés rébarbatifs, les côtés chiants, les côtés blessants, etc.

Moi, ça va.

La saison des pluies n’a pas encore commencé et la température se maintient entre 27 et 35 degrés. A Fortaleza, bien sûr. Mais nous sommes tous un peu au Brésil dans la tête. Ça ne mange pas de pain, n’est-ce pas ? Et puis, comme ça, on n’a jamais froid. Au moins pas dans la tête.

La vie n’en est que plus belle.

]’ai attaqué mon deuxième roman, un polar. Le héros y fait montre d’un assez grand désarroi. Le jeu du jour, c’est de deviner la cause de son émoi. Une super cagnotte de trois sucettes et un bonbon au chocolat récompensera l’heureux gagnant de notre grand concours littéraire. Si tu veux mon avis, je pense que j’ai de fortes chances d’emporter le gros lot. Tu m’en vois désolé mais tu n’as pas répondu dans le temps imparti. Mais ne te désespères pas, tu auras peut-être plus de chance l’année prochaine, lors de notre prochaine édition internationale. Ne te laisse pas surprendre. Sois vigilante et guette ta boîte aux lettres toutes les semaines environ.

Tout ça pour dire.

——————

Quelle déception, et désespoir subséquent ! ]’ai appris aujourd’hui que tu ne viendrais pas pour le nouvel an. Aucune tristesse, plus morne que la mienne, ne saurait assombrir à ce point la perspective, cavalière, de ce jour pour lequel je me préparais avec ardeur et gaieté. Rien ne pourra remplacer ta présence que j’espérais si chèrement. Mon Dieu l

- Appelez-moi chef, bon sang !

- Mais si je vous appelle chef, on va nous repérer !

- Bon dieu, je n’y avais pas penser ! Alors appelez-moi Mon, tout court !

- Bien chef !

- Mais non, idiot, on va se faire repérer !

- Ah oui, c’est vrai. En ce cas, bien Mon… Mais Mon, ça fait bizarre, Mon, non ?

- Vous avez raison. Et bien ne m’appelez pas !

- Et si j’ai besoin de vous ?

- Frappez-moi sur l’épaule

- Bien sûr ! Bien sûr, il y aura N. et P., J.C. et I., J., G., mais pas toi… Snif ! Je m`en vais de ce pas, décidé et saumâtre à la fois, ressortir mon vieux jeu de tarots et me tirer les cartes. Avec un peu de chance je gagnerai un peu d’espoir supplémentaire de te revoir bientôt.

C’est la vie ! Avec ses hauts… avec ses bas… On ne peut pas tout avoir, n’est-ce-pas ? Décidément 1999 n’aura vraiment pas été une bonne année pour moi. 2000 s’annonce plus florissante, plus souriante. J’espère qu’elle tiendra ses promesses.

J’ai envoyé mon manuscrit… Enfin, ce qui en tient lieu. Alea jacta est ! ou Inch Allah ! selon qu’on soit de tradition latine ou de tradition musulmane. Ce qui, me diras-tu, n’a rien à voir. On peut aussi bien être Latin et musulman. Dans ce cas on choisira la formule qui s’adapte le mieux à son environnement. L’environnement ! Il n’y a que ça de vrai. Je l’ai toujours dit. L’environnement fait l’animal… ou l’homme, selon que l’on soit bête ou vaguement apparenté au singe. Ce qui, encore une fois, n’est guère comparable. Il y a des singes plus intelligents que certains hominidés. A ceux-là, le terme glorifiant d’homme ne s’adapte pas, mais alors parfois pas du tout. Et je suis bien placé pour le savoir…

Tu ne devineras jamais qui j’ai rencontré l’autre jour !… ? Tu donnes ta langue au chat ?… Je comprends !

J’étais chez des amis (anonymes, eux aussi) quand on frappe à la porte. Quelque peu éméché, je me lève pour aller ouvrir, me croyant temporairement chez moi. Je regarde par le judas (quel terme odieux ! – Je vous ai déjà dit de ne pas m’appelez comme ça ! – Mais Mon ! – Ça suffit !) et je vois… non, vraiment tu ne peux pas deviner, je vois un mec. Grand, altier, le regard sauvage et la mine défaite, qui regardait bêtement le judas. Surpris, j’ai un geste de recul spontané et je renverse le verre que tenait à la main le maître de maison, venu, quelque peu tardivement, s’enquérir de celui qui frappait ainsi à sa porte. Chêne, blindée, trois points de fermeture. Confus, j’allais quérir une wassingue. Coton, imprimée biface. Pendant que je nettoyais le vin (le maître de maison est un grand amateur de vins) l’inconnu (tu verras par la suite qu’il ne m’était pas tout à fait inconnu) entra. Ô surprise évanescente ! Ô joie dissimulée ! L’inconnu ne m’était pas tout à fait inconnu l Troublant, n’est-il pas ? Jamais je n’aurais pensé, ni même osé le penser, rencontrer l’inconnu là… enfin chez mes amis, là-bas. Quoi que, en l’occurrence, étant donné qu’ils résident dans un septième étage, peut-on encore parler de bas ? La question reste ouverte. Si tu veux participer aux débats sur la question (voir ci-dessus), remplis, s’il-te-plaît, le bulletin d’inscription ci-dessous :

NOM :

Prénom (usuel) :

Âge :

Profession :

désire participer au débat sur la question susmentionnée.

Tu dates et tu signes. Tu vois, c’est très simple. Si tu as déjà une idée, pose-la sur papier libre que tu joindras au bulletin d’inscription. Ainsi le débat avancera sûrement. Enfin ! C’est ce que nous espérons. Si tu n’as pas d’idée, joins simplement un papier libre. Nous sommes, il faut bien le dire, les chantres de la liberté.

Je t’embrasse, bellissime enfant., comme j’aimerais le faire de visu.

 

Joyeux Noël

 

Le jour ou Pablo sortit de l’hôpital, il n’y avait personne dehors pour l’attendre. La grand porte principale resta close. D’ailleurs Pablo ne l’avait vu s’ouvrir qu’une seule fois. C ‘était le jour où le Préfet était venu inaugurer le pavillon M, le pavillon des

“morts vivants”, comme le nommaient les autres internés. On le disait ultra moderne. Avec tout ce qu’il faut pour “soigner” les cas extrêmes. On n’avait pas le droit d’y entrer, et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient aveugles, mais tout le monde en parlait comme s’il le connaissait, comme s’il l’avait visité. Même les infirmiers des autres pavillons n’y allaient jamais, n’en parlaient jamais. Comme s’ils en avaient peur. Ce qui s’y passait était un secret bien gardé. Un secret que la peur conservait précieusement. Et, comme de tous les secrets, ceux qui ne savaient rien en faisaient des gorges chaudes. Des on-dit qui entretenaient la peur et le secret. Tout ce qu’on savait, tout ce qu’on voyait, c’était que ceux qui y entraient n’en sortaient pas vivants.

Le gardien, au physique bonhomme, que son regard sévère contredisait, ouvrit la petite porte latérale pour laisser passer Pablo. La rue était déserte, Encore plus qu’à l’accoutumée, même si, c’est vrai, les abords de l’hôpital n’étaient pas particulièrement un lieu de promenade pour les badauds. Les gens n’aiment guère les hôpitaux. Ils sentent trop le formol et la mort. Et les hôpitaux psychiatriques font encore plus peur. On n’y comprend rien. On ne sait jamais si ce sont les malades qui sont réellement fous ou bien si c’est la société qui est folle. Et puis, dans l’histoire, les hôpitaux psychiatriques ont servi à masquer tellement de choses au yeux du public. Les nazis et les soviétiques y enfermaient les dissidents. C ‘est tellement pratique d’accuser de folie ceux qui sont contre le pouvoir étatique. Et puis, remettre les autres en question, cela permet d’éviter de se mettre en questions soi-même. Ainsi va le monde, ou l’autre, lorsqu’il ne pense pas comme nous, est préférable mort… ou fou. Et puis, un fou, ça ne dit rien de cohérent, rien de réel, rien de vrai…

- “Au revoir… enfin ! j’espère pour vous qu’on ne vous reverra pas… Vous allez me manquer, vous savez ? Rares sont nos clients avec qui on peut avoir de vraies conversations… Enfin ! Tachez d ‘en profiter. Ce n’est pas fréquent qu’un de nos hôtes nous quitte de son vivant… Bonne chance !”

Pablo ne dit rien ; au revoir, c’est tout. D’ailleurs il n’était pas vraiment sûr de ne jamais revenir.

Le gardien, malgré son regard, était un type plutôt sympa. Il aimait parler avec Pablo, lui offrait souvent une cigarette ou un bonbon. On ne peut pas dire que sa conversation était passionnante, mais cela changeait des consultations des médecins. Et les infirmiers, que les médecins traitaient de haut, étaient encore plus condescendants avec les malades. Pablo ne les supportait pas, dans leur fatuité et leurs abus de pouvoir sur les internés. Seul, le gardien avait un comportement humain avec les « hôtes » comme il les appelait. Il les plaignait souvent, disait que tout ça, c’était sans doute la faute de la société’, ou alors celle des femmes.

- “Les femmes ! quel problème !… ”

La sienne l’avait quitté bien des années auparavant. Deux ans après qu’il eût trouvé ce poste de gardien à l’hôpital Elle était partie avec leurs deux enfants. Elle ne supportait pas l’ambiance de l’hôpital, s’était mise à boire et, un beau jour, avait décidé de fuir l’hôpital, de peur de s’y retrouver internée à son tour.

Il était normal qu’il n’y eût personne dans la rue. On avait vraiment l’impression que l’administration avait honte de remettre l’un de ses malades au sein de la société. Les rares sorties se faisaient toujours vers 21 heures. Ainsi, il n’y avait pas de témoin.

Les médecins avaient expliqué à Pablo que c’était pour qu’il ne se sentit pas agressé par le monde extérieur.

Le monde extérieur… la ville… la liberté… la vie. Cela faisait longtemps que Pablo en rêvait. Six ans, huit mois et vingt-sept jours, pour être précis. Les murs de “sa chambre” en portaient les traces. Jour après jour, une petite barre bleue était venue s’ajouter aux autres ; les mois en noir, les années en rouge. On lui avait dit que ça durerait sûrement plusieurs mois, que le traitement allait être long et fastidieux.

Six ans, huit mois et vingt-sept jours qu’il y pensait, qu’il ressassait cette histoire de fou qui l’avait conduit dans cet asile de fous.

————

Il était entré brusquement dans le petit bureau, avait sorti de sa sacoche un gros revolver qu’il avait braqué sur le juge Aragon.

- Vous allez me suivre, monsieur le juge.

Et, se tournant vers Barbès, il ajouta à son adresse :

- Désolé, mon vieux, je n’ai pas de side-car.

Le coup de feu retentit avec fracas dans le Palais de justice presque vide à cette heure tardive de la soirée.

Le greffier, pas encore remis de sa surprise, s’effondra sur le parquet.

- Allons-y, avait-il dit, désignant de son arme fumante la gabardine pendue au portemanteaux derrière la porte. Le jeune juge s’exécuta en enfilant le vêtement.

- Vous êtes complètement fou. Vous…

- Silence, l ‘heure n’est pas aux bavardages. Nous discuterons plus tard. Passez devant et dirigez-vous vers la P. J. Pas un mot, pas un geste si nous rencontrons un flic. Au point où j’en suis, je n’aurai pas l ‘ombre d ‘une hésitation à vous descendre. Maintenant, en route, comme deux vieux amis.

Le juge le premier, les deux hommes s’engagèrent dans les couloirs déserts qui menaient au Quai des Orfèvres. Quelques plantons saluaient avec déférence le magistrat qu’ils avaient l’habitude de voir quitter le palais aussi tardivement. Il n’osa pas esquisser le plus petit geste d’appel au secours. L’homme, grand et svelte, l’impressionnait par le sang froid dont il avait fait preuve en surgissant dans son bureau et en abattant Barbès, sans sommation, sans que celui-ci put tenter le moindre mouvement d’évitement.

Après une courte promenade dans les locaux de la Police, ils arrivèrent sans encombre dans la cour qui servait de garage aux véhicules de l’administration policière.

- Vous êtes motard, monsieur le juge, c’est vous qui allez conduire.

Il n’y avait qu’une moto en stationnement dans la cour, et c’était une moto de la Gendarmerie Nationale. Pierre Aragon en fut stupéfait.

- Vous allez voler une moto de service…

- Ne vous inquiétez pas de ça. J’ai pris en charge cet engin, comme tous les jours, à sept heures ce matin en prenant mon service.

- Un gendarme, pensa le juge. C’est bon à savoir.

Comme s’il avait entendu les pensées d’Aragon, le motard ajouta :

- Cette information est gratuite, mais elle ne vous sera d’aucune utilité.

- « Voir », se dit le magistrat.

Ils prirent les deux casques qui étaient posés sur la selle, les enfilèrent et grimpèrent sur la moto.

- Lorsque je vous donnerai un coup sur l’épaule gauche, vous tournerez à gauche. Un coup sur l’épaule droite pour tourner à droite. Mettez le contact et en route.

Le gardien de service au portail ne remarqua même pas cet attelage pour le moins surprenant.

La moto s’éloigna rapidement sur les quais de Seine battus par une pluie diluvienne.

———–

Le lendemain, à la une de tous les grands journaux, les gros titres fleurissaient :

“ENLEVEMENT SPECTACULAIRE D’UN JUGE AU PALAIS DE JUSTICE”

“LE JUGE ARAGON ENLEVE AU NEZ ET À LA BARBEDES POLICIERS”

“GARÇON, UNE BAVURE S’IL-VOUS-PLAÎT… ”

“LES BANDITS FONT LA LOI DANS LES LOCAUX DE LA POLICE”

« BOULEVARD DU PALAIS : UN BÂTIMENT OFFICIEL BIEN PEU PRESERVE DES ATTENTATS. RESULTAT : UN JUGE KIDNAPPÉ, SON GREFFIER BLESSÉ PAR BALLE ”

La teneur des articles était plus uniforme.

Dans Le Monde, par exemple :

« Paris, lundi, 20 heures 30 ;

Hier soir, un homme grand, brun, portant barbe et lunettes de soleil, est entré dans le bureau du juge Aragon, a sorti un revolver, tiré sur le greffier, et contraint le juge à le précéder à travers le Palais de justice jusqu’à la cour de la Police judiciaire. D’après le gardien de faction au portail, le magistrat et l’inconnu sont partis sur une moto de la Gendarmerie Nationale pilotée par le juge Aragon. Durant leur promenade dans les locaux du Palais de justice et de la Police, les deux hommes ont été salués à plusieurs reprises par des gardiens de la paix en service. Jamais, durant ce parcours de cinq bonnes minutes, les deux hommes n’ont été inquiétés. Aux dires de plusieurs témoins, ils semblaient très amis et marchaient tranquillement de concert. Il semble que le coup de feu ait été pris pour un grondement de tonnerre du gros orage qui traversait la capitale à ce moment-là.

Il est à noter qu’au moment des faits le juge kidnappé était à l’étude d ‘un dossier important puisqu’il s’agit de l ‘assassinat de feu le Ministre de l’Intérieur, Monsieur Alain Carrière, en fonction au gouvernement lors de sa mort. Nous allons faire dans ces colonnes un court historique de l ‘affaire Carrière. Ténébreuse affaire, s’il en est.

Il y a six mois, le 30 juin, les policiers de la brigade anti-terroristes retrouvaient le corps du Ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation dans un lac de la Région Parisienne. Le cadavre était criblé de balles et portait un V majuscule comme gravé dans la chair du front. C’est par lettre anonyme que les services de la Police avaient été avertis de l ‘emplacement du corps du Ministre, disparu depuis plusieurs jours. Après une courte enquête, un nommé Eccica était arrêté comme étant l’auteur de la lettre anonyme. Le juge Aragon fut chargé de l’instruction de cette affaire. Il menait depuis cinq mois une enquête assidue dont les résultats, préservés par le secret de l instruction, ne nous sont pas connus. Dominique Eccica, dit Dumé, est un militant actif de l ‘ex F. L. N. C. que la police recherchait depuis plusieurs années pour faits de terrorisme et tentative de déstabilisation de l’État. Sa participation dans divers attentats à la bombe contre des édifices publics, autant en Corse que sur le continent, n’est plus à démontrer. Il se défend par contre de toute participation dans le meurtre du Ministre.

La question aujourd’hui est : Mais que fait la Police pour la protection de la Justice ?”

Personne ne doutait de la relation entre les deux affaires : l’assassinat du Ministre et l’enlèvement du juge. Quelques journaux à scandales étalaient impudiquement la vie dissolue du Ministre décédé. Certains se demandaient même si l’État n’était pas directement impliqué dans le kidnapping du juge. D’où sortait cette motocyclette de la Gendarmerie Nationale qui avait servi de véhicule lors de l’enlèvement ? Comment pouvait-on tirer un coup de feu au Palais de Justice et enlever un des hommes les plus en vue du moment sans qu’aucun policier ne réagisse ?

————

Il se souvenait du jour ou il était rentré en France. Pierre l’avait accueilli à Roissy. Bon sang ! ce Pierre, quel bavard !

- Alors, raconte-moi un peu ces vacances. Quel voyage ! Pour moi qui n’ai jamais quitté la France, c’est comme si tu me racontais un voyage sur la lune.

- Et bien, tu sais, c’est un peu ça. ]’ai un mal fou à me dire que je suis là, à Paris, alors qu’il y a encore une semaine j’étais dans la Cordillère.

- C’est si haut qu’on le raconte ?

- C’est haut et c’est bien plus encore. C ‘est un changement total de vie. Tout y est différent, les gens, les paysages, le climat, les animaux, les coutumes, les costumes… Je te jure. Par moments j’ai eu l’impression de faire un retour en arrière de cinq siècles.

- Dis donc ! Tu as fait des photos, au moins ?

- J’en avais fait mais je me suis fait voler mon sac avec toutes mes pellicules en redescendant en bus à Santiago.

- Ah, les vaches ! C ‘est toujours pareil, à l’étranger on n’est jamais tranquille comme chez nous.

- Oh, tu sais, je crois que ça n’a rien à voir avec le pays. C’est simplement que, là-bas, il y a plus de monde qui crève de faim et à qui il est insupportable de voir se promener tout le temps des touristes gras et bien gavés qui pavanent avec leurs richesses exposées.

- Ouais, ouais… Mais enfin, toi, on ne peut vraiment pas dire que tu sois du genre touriste exhibitionniste !

- C’est vrai, mais par rapport à eux, j’étais quand même indécent… sans le vouloir.

Quel bavard, ce Pierre ! C’est peut-être l’apanage des gens sédentaires. De ceux qui ne voyagent pas, qui ne connaissent que leur petit univers, bien défini, sans histoire, sinon celles que l’on s’invente pour que la vie ait du piquant. Pour que la vie vaille la peine d’être vécue. Ou, peut-être, simplement pour avoir quelque chose à dire. Ce n’est pas le cas des nomades comme Pablo. Tout ce qu’ils découvrent de par le monde n’a pas besoin d’être raconté pour prendre vie. C’est en soi que le chemin de la vie se fait. En soi, par tout ce qu’on rencontre de différent. Ce soi qui nous intègre dans le Monde, dans l’essence du Monde. Cette essence du Monde que Pablo était certain d’avoir rencontré, d’avoir vu, de l’avoir partagé avec les indiens d’Isluga. Eux, sans aucun doute, avaient compris ce qu’est l’essence du Monde.

————

Il faisait froid et les pâles lumières des réverbères ne réchauffaient pas l’atmosphère En fait, Pablo ne savait pas s’il avait plus froid dans sa chair que dans son âme. Et puis cette indécision qui l’avait tant desservi depuis son départ d’Isluga… La seule fois où il avait décidé de faire quelque chose, d’agir sur les événements, ça s’était terminé par l’enfermement Et pas seulement l’enfermement dans cet asile, mais aussi, et surtout, l’enfermement en soi-même. Cette intériorisation qui l’avait certes aidé à supporter la longue attente avant sa sortie, mais qui l’avait surtout plongé dans des réflexions stériles, dans des reproches infinis sur son passé, dans le dégoût de soi. C’était peut-être ce que les médecins attendaient de lui. Alors, même inconsciemment, il avait joué le jeu. Drôle de jeu d’où il avait l’impression de ne sortir que son corps. Son cœur s’était lui renfermé en un cocon impénétrable qu’il n’était plus très sûr de pouvoir briser un jour. Le temps qui s’était écoulé sur son physique était passé à côté de son esprit. Il avait, au contraire du temps qui passait, fait une introspection en lui, remonté les années pour essayer de déterminer où était le nœud d’où tout avait basculé. C’était ce que lui avaient enseigné les indiens, là-bas, dans la cordillère des Andes : chaque chose en soi est une partie du tout en soi. Chaque élément est en relation avec un autre élément qui en est l’émanation. Chaque acte de la vie dépend d’un autre acte, mais la dépendance n’est pas forcément chronologique. Il n’y a pas nécessairement de relation entre la cause et l ‘effet Ou, plus exactement, l’effet n’a pas une cause unique et une cause n’entraîne pas qu’un effet. La philosophie de ces indiens pose, comme principe de base, que tout est duel. Chaque partie a son double, et un acte amène non pas un résultat, mais nécessairement deux. Un visible immédiatement pour la partie connue de la paire d’éléments, et l’autre que l’homme doit s’efforcer de découvrir pour le double inconnu de la paire. Les choses et les actes s’enchaînant tout au long de la vie, plus on est âgé, plus il est difficile de trouver en soi les traces invisibles des causes duales qui nous ont fait, qui nous ont pétri, qui nous ont forgé tel que l’on est. Toute leur vie, les enfants d’Isluga s’efforce de rassembler ce qui est épars. Nés de la terre, ils cherchent dans la terre le double de ce qui les a créés. Sous forme animale, végétale ou minérale, leur double est là, coexistant à eux, dont chaque acte entraine des effets sur eux, et réciproquement. Si leurs doubles disparaissent, ils disparaissent aussi. Certains prêtres pensent même que le double n’a pas forcément de vie matérielle, qu’il peut être d’ordre uniquement spirituel.

Mais Pablo n ‘avait pas eu le temps de s’initier complètement à la philosophie d’Isluga. Une année n’y avait pas suffi. Et puis, il y avait en lui trop de barrières culturelles à faire tomber avant d’entrer consciemment dans la voie tracée par les mythes d’Isluga. Il n’avait pas pu rencontrer son double.

Pour le moment, il fallait décider de ce qu’il allait faire immédiatement. Car, s’il savait qu’il lui faudrait impérativement retrouver Daywanachi, il était conscient que ce ne serait pas volontairement que cela se ferait. En tous cas, pas volontairement de sa part à lui. Et il n’était pas sûr non plus qu’elle le rencontrât volontairement. Tout cela le dépassait, même s’il faisait tous les efforts du monde pour en comprendre l’essence

Le plus important pour le moment, c’était de récupérer l’argent, les cinq cent mille francs qu’il avait réussi à cacher et que la police n’avait jamais trouvés, même s’ils avaient été à deux doigts de mettre la main dessus. Pour cela il lui fallait aller à Lyon, ou plus exactement à Ampuis, et les 473 francs qu’il avait en poche ne lui suffiraient pas à payer le voyage. Avec ça il pouvait tout juste aller à Paris et tenter de retrouver de vieux copains qui lui feraient suffisamment confiance pour lui prêter la somme nécessaire à son voyage. Ça promettait d ‘être difficile. Il ne se souvenait pas qu’un seul d’entre eux eût évité la barre des témoins.

Son avocat avait insisté pour qu’il en fût ainsi. Afin qu’il échappât à la prison à perpétuité, il était indispensable que les juges et le jury fussent convaincus qu’il était parfaitement fou et irresponsable au moment des actes. Et tous, parfaitement sûrs de ce qu’ils disaient, avaient défilé pour raconter la longue métamorphose de Pablo depuis son retour de voyage, sa transformation en mystique, ses propos incohérents, ses actes asociaux, jusqu’à sa déchéance physique. Même ses collègues et ses chefs de la Brigade, inconscients de la confusion de leurs propos, y avaient été de leurs témoignages sur sa folie soi-disant avérée. Seuls quelques journalistes, du Canard Enchaîné notamment, s’étaient demandés comment des responsables de la Gendarmerie Nationale avaient pu, non seulement tolérer, mais de surcroît décorer, trois mois seulement avant l’enlèvement du juge Aragon, ce gendarme

“irresponsable” pour acte de bravoure et courage remarquable dans l’exercice de ses fonctions. Comment ce dément convaincu avait-il pu conserver son poste et son arme de service jusqu’au jour même du kidnapping ? Heureusement pour lui que ces journalistes n’avaient pas eu l’audience qu’ils méritaient. Aujourd’hui il était libre, ce qui n’eût pas été le cas si on les avait un tant soit peu écoutés.

Les rues étaient vraiment désertes. Les trois degrés en dessous de zéro ne se prêtaient guère à la promenade nocturne. Et le froid promettait de s’accentuer dans la nuit. Il était prudent de chercher un hôtel. Pablo parcourut quelques rues aux devantures éteintes avant de tomber sur un café ouvert dans lequel il entra pour demander son chemin et boire un calvados. A l’exception du barman, le café était vide de toute vie humaine. Un gros berger allemand, couché à côté du bar, leva à peine la tête pour saluer cet inconnu qui osait affronter le froid hivernal pour pénétrer dans son antre. Pablo s’assit à la première table près du comptoir.

- Bonsoir monsieur.

- Bonsoir.

- Qu’est-ce que je vous sers ?

- Un calvados, s’il-vous-plait.

Le garçon servit le Calvados et fit le tour du bar pour l’amener à Pablo. Le chien fut obligé de se déplacer pour laisser passer son maître. Il en profita pour venir renifler les chaussures de Pablo. Cela éveilla en lui le souvenir des chiens gardiens du grand temple d’Isluga. Il n’avait jamais su combien ils étaient exactement. Une bonne cinquantaine au bas mot. Un certain secret les couvrait. Les indiens les appelaient Guachan mais il n’en avait entendu parler qu’une seule fois, lors de sa première visite au temple, lors de sa première rencontre avec Daywanachi. La Fille de la Grande Mère, Hija de la Gran Madre, comme le traduisaient les indiens en espagnol. Le temple était à plus de trois jours de marche du village. D’après les calculs de Pablo, il était situé en territoire bolivien alors que le village était au Chili. Mais la géographie politique de la région n’avait aucune importance pour les enfants d’Isluga. Et puis, à cette altitude, entre 3500 et 4800 mètres, les douaniers étaient fort rares. Pablo en avait parfois croisé, de loin. Ils ne s’approchaient jamais ni du village, ni même des indiens, et encore moins du temple. Le chemin du temple était balisé de signes hiéroglyphiques qui semblaient exercer une sorte de pouvoir magique de répulsion sur tous les douaniers, qu’ils fussent Chiliens ou Boliviens. Une fois, une seule, une patrouille de l’armée bolivienne en mission de surveillance des activités militaires chiliennes, s’était osée à passer outre les symboles de balisage. C’était pendant la petite guerre de reconquête du territoire perdu par la Bolivie au profit du Chili. La frontière regorgeait de soldats des deux pays. Les deux capitales étaient en état d’alerte Il y avait eu de petites altercations que les indiens observaient de loin. La patrouille bolivienne avait disparu corps et bien. Cette nuit-là, Pablo avait entendu les Guachan aboyer sauvagement. Il dormait dans l ‘une des chambres aménagées pour les indiens en visite au temple. Des coups de feu avaient été tirés et quelques indiens étaient sortis du temple. Daywanachi avait empêché Pablo de les suivre. Elle lui avait dit qu’il n’était pas prêt. Elle exerçait un tel pouvoir de séduction sur lui qu’il n’avait même pas osé lui poser une seule question. Ce jour-là elle s’était donnée à lui pour la première fois. Au matin, les indiens étaient rentrés dans le temple et une cérémonie avait eu lieu. Ils avaient ramené avec eux l’un des chiens mort et l’avaient posé sur l’autel principal. Daywanachi avait prononcé des mots que Pablo n’avait pas compris et le chien s’était subitement embrasé avant de disparaitre dans les volutes de fumée qui se dissipait comme par enchantement avant d ‘atteindre la voûte du temple. Il n’était resté qu’une sorte de bouillie que les indiens s’étaient partagée pour la manger après en avoir donné un peu à Pablo. Sur un signe de Daywanachi, il l’avait ingurgitée comme les indiens. Cela avait un goût de sanglier fumé. Il n’avait pas réalisé alors ce qu’il faisait et le sens ésotérique de son acte.

- Voilà, monsieur, ça fait quinze francs.

Après avoir payé le serveur, Pablo but une lampée de calvados. Le liquide, chaud par rapport à sa température intérieure, lui fit le même effet que l’aguardiente d’Isluga la première fois qu’il en avait bu. C’était l’eau de vie la plus forte qu’il eût jamais goûtée. Les indiens la préparaient à base de pomme de terre et de maïs fermentés. Elle ne servait que lors des fêtes solsticiales et n’était bue qu’à l’intérieur du petit temple au centre du village. Hormis

Daywanachi qui en buvait la première, seuls les hommes y goûtaient. Et goûter était bien le mot. Cinq à dix centilitres par officiant, pas plus. L’alcoolisme n’existait pas chez les enfants d’Isluga. Même ceux qui partaient à Arica pour étudier se faisaient un point d’honneur à rester sobres. Un jour Coycoch lui avait expliqué que lorsque les Espagnols étaient arrivés à Isluga en apportant le rhum, les indiens du village s’étaient laissé piéger par l’alcool. Les beuveries n’en finissaient plus. Petit à petit les Conquistadores avaient réussi à avoir la domination de toute la communauté. Seuls les prêtres du grand temple avaient échappé au fléau. Mais il leur avait été impossible de raisonner les habitants du village en leur faisant comprendre qu’ils devenaient les esclaves du pouvoir conquérant. Les ponts avaient failli être coupés entre le village et le temple. Les indiens avaient souffert pendant plus d’un siècle de leur attachement à l’alcool espagnol. Ce n’est que lorsque les espagnols avaient tenté une expédition contre le grand temple et les détenteurs du pouvoir spirituel que les jeunes du village avaient commencé à se révolter et à rejeter d’un bloc l’alcool, la religion, l’organisation politique et l’économie individualiste des dominateurs. La guerre avait duré presque deux siècles jusqu’à ce qu’apparaisse la première Fille de la Grande Mère : Daywanachi.

 

 

 

“Dis-toi que tu peux toujours mettre les mains dans tes poches et partir. »

Une amie, 1993

 

 

 

 

 

 

 

Lettre cinquième

30 novembre 2015

Salut, adorable demoiselle.

Cette fois, j’ai préféré commencer par l’interlude. Enfin, peut-être que placé en tête cela s’appelle un prélude. Qu’importe d’ailleurs. Moi, j’aime les interludes. Ça vous occupe l’esprit agréablement avec une belle musique (là, je te laisse le choix) et des images sympas… Un intermède, pas musical celui-ci, mais informatique. La musique, il suffit de la laisser monter en soi. D’ailleurs je pense que tu sauras parfaitement faire cela. Moi, ce sont les mots qui montent en moi. S’accrochant les uns derrière les autres, ils forment parfois des textes qui se tiennent plus ou moins, parfois des nouvelles, parfois des poèmes, parfois des chansons, parfois des lettres, parfois rien. C’est la vie ! Certains diraient : “C’est le destin !”. Mais pour ça il faut croire au destin. Moi, j’ai encore beaucoup de mal à accepter que les faits de la vie soient inscrits quelque part dans un grand livre qui régisse les choses qui me font mal comme les choses qui me font du bien. Je crois plutôt au hasard. Enfin, au hasard guidé. Bien sûr il y a les gènes qui font que je suis un homme plutôt qu’un dauphin. Et puis il y a aussi la culture qui fait que je parle une langue plutôt qu’une autre, que j’ai un tissu de connaissances et de rites particulier. Il y a aussi l’éducation qui m’impose des acceptations et des tabous. Mais je crois, qu’en plus de tout ça, il y des rencontres, à des moments donnés, que je choisis ou pas de faire, d’approfondir et de garder au gré de ma propre et unique volonté. Je crois dans le libre arbitre de l’homme. Les gènes inscrits, la culture assimilée, l’éducation acquise, l’homme se trouve toujours confronté à des choix. Et rien, sinon ses gènes, sa culture et son éducation, n’empêche l’homme de faire un choix réel face à quelque situation que ce soit. Les malheurs qu’il subit, les bonheurs qu’il boit comme un nectar vivifiant, sont issus d’un choix, même momentané. Et l’homme devrait apprendre à s’en prendre à lui-même plutôt que de chercher sans arrêt une intervention extérieure (le divin a bon dos) dans la cause de ce qui lui arrive, bon ou mauvais. La xénophobie et le racisme n’ont d’autre cause que la bêtise de ceux qui croient que les “autres” sont responsables de ses propres choix. Nul n’est parfait. Aucun gène ne dirige seul le caractère de l’homme, aucune culture ne peut prétendre au savoir universel, aucune éducation ne détient la vérité.

 

Lib\ Ega\ Frat\

 

On nous rabâche à tous bouts d’champ

Que tout va bien, que nous sommes grands

Qu’il y a pire ailleurs qu’ici

Que pour cela, belle est la vie

 

Mais où sont passées liberté

REFRAIN   Egalité, fraternité

Ces trois grands mots, de sens perdu

Dans cet univers de sangsues

 

Moi, je crois bien que tout fout l’camp

Qu’on laisse à tous les vents

Les massacres et les génocides

Les guerres ethniques, tous les suicides

 

REFRAIN

 

La télé n’z'en met plein la vue

Les infos s’suivent, on n’en peut plus

On en oublie même la pitié

C ‘est bien trop loin, j’suis occupé

 

REFRAIN

 

Pourquoi ne sommes-nous pas amis

Ou respectueux de la vie ?

La vie de l‘autre, cette étincelle,

Qui luit en moi tant elle est belle

 

REFRAIN

 

Belle est la vie, respectons-la

Le sang est rouge quand il s’en va

Si nous avons pouvoir de vie

Pouvoir de mort n ‘est pas permis

 

REFRAIN

 

Et si un pas n’y suffit pas

Il faudrait peut-être en faire trois

Pour se rappeler qu’on est frères

Sinon de sang, au moins de terre

 

REFRAIN

 

———–

 

Intermezzo, musical cette fois.

Bref ! Que deviens-tu ? Les jours passent, les semaines passent, les mois passent… et je suis sans nouvelles. Un vieil adage dit : “Pas de nouvelle, bonne nouvelle !”. (]’ai déjà écrit ça ?… Moi ?…) Moi, les adages, et autres proverbes, m’ont toujours ennuyé. Surtout lorsqu’ils se vérifient de par le temps. Alors je vais faire l’effort de penser (j’avais d’abord écrit : panser ! Penses-tu ?) que tout va bien pour toi. Je le souhaite d’ailleurs. Ailleurs, c’est le lieu où je te rencontre lors de mes épisodiques envolées prosaïques. Ailleurs, c’est ce lieu hors du temps, hors de l’espace, mais bien en moi, où je te retrouve, dans le plaisir de te voir enfin. Cet ailleurs qui joue en moi… Il n’y a pas de destin, il n’y a que des rencontres hasardées.

Le temps se fait long de ton absence, de ton silence.

Oserais-je dire qu’il me presse de te retrouver, de papoter avec toi, de t’ouïr, te toucher, te caresser ? Qui, je l’ose. Je l’ose, sans l’user, je l’espère.

Connais-tu celle du mec qui papote avec sa main droite pendant que la gauche, prenant tous les droits pour elle, se fait la malle et décarre sans demander son reste. Ainsi la droite passe l’arme à gauche et la gauche, droite comme un i, s’octroie le droit de retourner sa veste ? Non ? Ce n’est pas bien grave ! C’est une idée que j’ai depuis quelques années, d’inspiration Devosienne, et que je te conterai lors de notre prochaine rencontre.

Sois bien, sois heureuse. Méfie-toi du hasard car tu en es responsable. Fais les choix qui te semblent les plus opportuns pour nager dans le bonheur. Adopte la nage que tu veux pour atteindre tes buts.

Avant-hier c’était mon anniversaire. En soi ce n’est pas un événement planétaire, évidemment. Il n`empêche qu’une bonne surprise m’attendait. Un joli cadeau, quoi ! Ça arrive ! ]’avais fini par ne plus y croire à ce genre de cadeau. L’un de mes frères est écrivain, c’est-à-dire que lui vit de ses écrits, l’heureux homme. Et il en vit pas trop mal, le bougre. Bref ! Le 10, donc, je rentre chez moi, après une journée de travail (pas trop fatigante, c’est vrai), et je reçois un coup de téléphone.

- Tiens ! me dis-je. Qui cela peut-il bien être ?

Il m’arrive parfois de faire ce genre de réflexion idiote et stérile puisqu’en décrochant j’eus immédiatement la réponse à cette même futile question…

 

 

Je t’embrasse, aimable demoiselle.

 

« J’ose tout entreprendre, et puis tout achever »

Pierre Corneille, Le Cid, 1637

 

Lettre quatrième

28 novembre 2015

Quoi de neuf ?, me diras-tu. Et bien, je te remercie de me poser cette intéressante question. D’autant que, comme à l’accoutumée, je ne savais pas trop comment commencer cette lettre. C’est mon gros problème. Enfin le problème qui concerne mes écrits. Tout au moins les milliers de pages que je n’arrive pas à écrire, que j’ai dans la tête. L’angoisse de la page blanche. Enfin, de l’écran blanc, de nos jours. Il faut savoir vivre avec son temps si on ne veut pas passer pour un écrivain réactionnaire, surtout quand on n’est pas écrivain, même si on voudrait bien l’être. L’être ou ne pas lettres ?, telle est la question. Donc, pour ne pas nous écarter du sujet et répondre enfin à la question angoissée que tu m’as posée : Oui, c’est vrai, j’avoue, je vais bien. Bon sang, que l’aveu est doux à celui qui souffre. Il sent déjà la rédemption venir, le salut l’envahir, remontant le long de ses vertèbres tétanisées par la honte. Le soulagement divin (ou dix vins, je ne sais plus, je ne sais pas, l’ai-je su un jour ?) est là (non là, pas là. Suis, s’il te plaît, sinon on n’en sortira jamais). Là, donc, le salut las de l’écrivant qui se voudrait écrivain et qui ne sait pas lettres, ou l’être. Qu’importe d’ailleurs, la polémique est belle lorsque la rhétorique la suit. Quand nenni ne suit, ni ne suis écrivain. Et bien, oui, voilà, c’est vrai : je vais bien. Je prends donc mon courage à deux mains et ma plume dans l’autre (bonjour la modernité ! Mais je n’y suis pour rien, j’aime la plume. Je l’aurais volontiers utilisée pour t’écrire mais elle s’est brisée sous le choc consécutif à l’écoute, d’abord, puis l’entendement, de ta question). Tu as remarqué, j’espère, l’art de l’écrivain qui retient le suspense jusqu’au bout. Sinon, c’est que tu n’as pas compris l’art du suspense, ou serait-ce l’art de l’écrivain ? Car, bien sûr, il est impensable de penser que l’écrivain lui-même ne serait pas écrivain. Ce serait faire affront à l’art de l’écrivain. Pire ce pourrait être directement une attaque à l’écrivant. Et, je te l’ai déjà fait entendre, j’aime le classicisme, et toute attaque personnelle se verrait opposer un gant vengeur, provocateur de duel (au choix : épée, arc, Côte Rôtie, Condrieu, Beaujolais Nouveau ou alphabet. Hi, hi, hi… j’en ris d’avance, je connais des alphabets qui contiennent, avec beaucoup de difficultés, plus de quarante lettres. Hi, hi, hi… Ça c’est l’avantage d’être linguiste).

 

—————-

 

Veuillez nous excuser de l’interruption momentanée de nos programmes. Nous espérons que l’interlude que nous avons diffusé vous aura diverti. Et oui, tu l’auras compris, alors que j’écrivais tranquillement cette missive hier soir, un coup de sonnette intempestif m’a fait émerger douloureusement de mon inspiration. Je me levai, donc, un peu irrité, allai furtivement observer l’intrus par le judas de ma porte d’entrée, et, ô joie, ô bonheur, il s’agissait d’un ami. Ma colère, mi- feinte mi-raisin, tomba illico et mon inspiration s’envola itou. Et puis, et puis… de verres en verres, de vin en vin, d’ivresse en folie, la nuit vint me surprendre et le réveil aussi, beaucoup plus douloureusement, pour partir vaillamment (mon œil !) retrouver mes doux agneaux (même l’euphémisme ne l’est point) au travail. Bref, la journée d’excellent travail achevée, je m’en revins, rebrancher mon ordinateur (40 Mo, 120 Mhz, si, si, j’aime l’archaïsme) et te retrouver. Te dire que je revins empressé serait bien peu dire. Je revins en courant. Enfin, soyons sincère, en conduisant mon bolide, enfin, ma voiture tout aussi archaïque que mon ordinateur, mais fonctionnelle à l’égal.

Revenons donc à nos moutons et laissons là nos agneaux.

Et répondons donc à ta question sous-jacente : Je suis bien content, ce matin (tu auras compris qu’il s’agit d’un autre matin, un matin de rien, comme dirait Goldman), réveillé tôtivement (on n’est plus à un néologisme près !), l’inspiration me vint et hop, en deux temps trois mouvements, c’est-à-dire en quelque chose comme huit heures, j’ai fini mon roman. Il faut dire qu’il ne me manquait plus que le dernier chapitre. Enfin, je suis soulagé. Maintenant les éditeurs n’ont qu’à bien se tenir. ]’espère qu’éventuellement ils trouveront un quelconque intérêt à ce chef d’œuvre de l’art baroque, revers en croûte d’agneau (je n’y peux rien, ils bêlent de tous les côtés et m’empêchent de penser à autre chose). C’est agaçant un agneau surtout lorsqu’il bêle mal t’à propos. Moi, Je l’aime à la broche. Bien cuit, arrosé de bière et d’épices, c’est proprement excellent. A l’instar du poivrot, l’agneau se doit d’être bien cuit, sans cela il est rouge (comme le poivrot, commenteras-tu ! C’est vrai, mais à onze degré celui du poivrot est importé de différents pays de la communauté européenne, alors que l’agneau, lui, est importé de Nouvelle Zélande). Et le rouge du poivrot est gros, tandis qu’un agneau, quand il est petit, c’est si mignon. Et ça bêle si joliment… Celui-là m’ennuie un peu car il bêle à mes oreilles et m’empêche de me concentrer. Je m’en vais de ce pas lui régler son compte.

 

————

 

L’homme : Quelle joie !

La femme : Si vous le dites !

L’homme : Les jours passent et ne se ressemblent pas !

La femme : Qu’il serait bon que ce soit pareil pour vous !

L’homme : Vous en dites trop ou pas assez.

La femme : Vous êtes trop curieux, mon ami.

L’homme : N’est-ce point le propre de l’homme ?

La femme : Comment osez-vous parler de propreté ?

L’homme : Ô rage, ô désespoir !

La femme : Cela, monsieur, s’appelle du plagia.

L’homme : Et oui ! c’est si vrai !

La femme : N’êtes-vous donc bon à rien ?

L’homme : Je ne vous permets pas, madame !

La femme : Vous me permettez si peu de choses, mon Dieu !

L’homme : Appelez-moi Maître.

L’instituteur (qui entre) : Oui ?

L’homme : Oh, vous, on ne vous a pas sonné.

L’instituteur (qui sort) : Un et un deux, deux et deux quatre…

L’homme : Pauvre vieil imbécile !

La femme : Je ne vous permets pas, monsieur !

L’homme : Je ne parlais point de vous. De vous j’aurais dit vieille, avec deux ailes et un nœud.

La femme : En plus vous manquez d’originalité !

L’homme : Que savons-nous de nos origines ?

La femme : Les vôtres se situent entre l’arbre et son fruit, à n’en point douter.

L’homme : Oui, mais moi, madame, si je ne sais d’où je viens, je sais au moins où me mettre.

L’instituteur (qui rentre) : Oui ?

L’homme : Zut, à la fin !

L’instituteur (qui ressort) : Quatre et quatre huit, huit et huit seize…

La femme : Cessez donc de le héler à tous bouts de champs.

L’homme : Je n’y puis rien s’il est sourd comme un pot !

La femme : Vous pouvez au moins cesser de le héler !

L’homme : Les murs sont trop étroits. Il eût fallu de terre au moins un mètre.

L’instituteur (qui entre à nouveau) : Oui ?

L’homme : Ça suffit, à la fin.

L’instituteur (qui sort comme il est entré, c’est-à-dire à nouveau) :

Et seize et seize qu’est-ce qu’ils font seize et seize ? Ils ne font rien seize et seize, et surtout pas trente deux…

L’homme : Ça me rappelle quelque chose.

La femme : Quoi ?

L’homme : Ça me rappelle que je dois aller à mon cours.

La femme : Quel cours ?

L’homme : Mon cours de linguistique.

La femme : Vous suivez un cours de linguistique, vous ?

L’homme : Non, je n’en suis pas, j’en donne un.

La femme : Alors, si vous n’en êtes pas, pourquoi en donnez-vous ?

L’homme : Je n’ai pas dit que je n’en étais pas, j’ai dit que je n’en suivais pas.

La femme : En tous cas, monsieur, ce que vous donnez ou rien…

L’homme : Que voulez-vous dire par là ?

La femme : Par là, rien, par ici, ce n’est pas la même chose…

L’homme : Soyez plus claire bon sang.

La femme se clarifie… se clarifie… se clarifie… jusqu’à disparaître.

L`homme : Ça c’est trop fort !

La voix de la femme : Je ne vous le fais pas dire !

L’aristocrate anglais (qui entre) : Yes ?

La voix de la femme : Je ne vous ai point appelé, sir !

La religieuse (qui entre une religieuse à la main) : Comment ?

La voix de la femme : Vous non plus. Ô Seigneur !

L’Espagnol (qui entre à son tour) : ¿ Si ?

L’homme (qui sort) : Ça devient vraiment dingue l _

La voix de la femme : Le pauvre ne s’est même pas rendu compte que c’est comme ça depuis le début !

 

————-

 

Des péripéties de notre homme et de notre femme… Je suis un peu d’accord avec lui, d’ailleurs, ça devient vraiment dingue. Jusqu’où s’arrêteront-ils ? Vous le saurez au prochain numéro. L’homme retrouvera-t-il la lumière qu’il a vue un soir ? La bonne réussira-t-elle à faire passer les préservatifs pour de la levure pas très fraîche ? Le suspense reste entier…

Et a contrario de ceux qui clament sans cesse que les plus courtes sont souvent les meilleures, je déclame qu’ils ne peuvent pas faire autrement, les malheureux. Les meilleures sont purement et simplement les plus mieux, c’est tout. Et ça ne mange pas de pain. Surtout celui de la bonne. Non pas que je n’apprécie pas la campagne, loin de là ! La campagne a ses charmes, bien que je préfère la mer. Mais on ne peut pas tout avoir, le beurre et l’argent du beurre. Quoiqu’un bon pain de campagne beurré ! Pour un peu qu’on soit fermier on peut avoir le beurre, l’argent du beurre et la fermière en sus, au petit déjeuner avec un bon pain bien de chez nous préparé par la bonne. Et bien qu’elle fut noire, cela ne se sut point dans le village car, plongée à longueur de journée dans la farine, elle avait fini par prendre la couleur locale, le nez rouge en sus (elle aussi !) car elle picolait pas mal entre deux ports de préservatifs. Ainsi elle passa pour une bonne (et c’était son métier) petite campagnarde et put, à force de labeur acharné, s’élever au rang si envié de Madame la Charcutière. En effet, par un effet du hasard (qui je le rappelle n’existe pas !), lors le charcutier qui vint un jour rendre visite à Madame (la femme, tu sais !), car il en aimait les charmes obscurs et charnus, découvrit, émerveillé, cette petite fille bien de chez nous roulant la pâte à pain, et la prit immédiatement… je ne vous le fais pas dire… pour épouse légitime devant monsieur le Maire du village, qui n’était autre que Monsieur (tu sais, l’homme !) avant de la présenter au curé, entre deux vins de messe, titubant à l’envi, qui, qu’à cela ne tienne, la maria au charcutier, gagnant ainsi ses entrées dans l`arrière boutique du vilain homme (eh oui, le charcutier n’était point beau) qu’il aimait à fréquenter, surtout en période de salaison. La fête fut inoubliable. Tout le village était là, même l’avocat général qui s`était, ne me demandez pas comment, remis de son décès prématuré. Le pêcher fut grand… Hum l Je veux dire le pêcher fut grand qui abrita la table du banquet municipal. Tout le monde riait à l’envi, tout le monde se bâfrait des victuailles que le charcutier avait apportées (il faut préciser qu’il y avait surtout du jambon et du saucisson, ce qui en soi ne troubla personne vu que le village ne comprenait pas de musulman, ni même autre chose que le français), tout le monde dansait (sauf le curé que Madame surveillait de près. C’était elle qui l’avait fait venir de Paris). Bref, ce fut épique.

Et poc, et dix de der, et je t’embrasse.

 

 

Chapitre 12

 

Des millions d ‘années plus tard, il naquit. Des millions d’années trop tard, il naissait. Les hommes, en ce temps-là, avaient oublié déjà l’essence de sa naissance, le pourquoi tout avait été fait ainsi. Une certaine nonchalance régnait sur l’ordre des choses. Chacun pensait, à tort ou à raison, que tout allait bien, que rien ne pouvait, ne devait, changer. Il est vrai que l’univers connaissait un certain bonheur. On avait laissé aux livres d’histoire les guerres, les famines, la misère. Tout était simple. Tout était parfait. Bien sûr, pour atteindre cette tranquillité, il avait fallu batailler, tuer, éliminer, éradiquer, génocider. Mais tout cela appartenait au passé. A un passé si lointain qu’on l ‘avait totalement oublié. La mémoire collective avait un jour, il y avait bien longtemps, décidé de faire abstraction du passé, du mal, du malaise. Cela n ‘avait pas été sans peine. Des foyers de résistance à l’oubli s’étaient installés. Les milliards de descendants des races, aujourd’hui disparues, impures avaient cru qu’ils pourraient arrêter l’histoire, inscrire l’Histoire dans les livres, dans les tablettes, sur les parchemins. Il avait été nécessaire de purger le Premier Monde. Il s’était avéré indispensable de nettoyer le Premier Monde. IL avait liquidé le Premier Monde. De cette liquidation, mais cela non plus n’apparaissait pas dans l’Histoire, était née l’idée de La Naissance, la renaissance. Refaire avait été le maître mot durant des siècles. Re-naître était devenu l’obsession de centaines de générations d’IL. “Re-naitre et Co-naître” étaient, peu à peu, devenus synonymes.

 

“L’aoriste est principalement fâcheux en cuisine, et la faim aime à table l’indicatif présent”

Théophile GAUTIER, Le Capitaine Fracasse, 1836

Lettre troisième

25 novembre 2015

 

Acte manqué. Scène secondaire.

La scène se passe au début de l ‘acte. Tous les personnages, sauf le père, la mère, la fille, le fils, le grand-père, la grand-mère, la bonne, le domestique, le chien, le chat, le poisson rouge, le lion empaillé, la tortue marine et l’homme, sont dans la pièce.

Personnages : Le père, la mère, la fille, le fils, le grand-père, la grand-mère, la bonne, le domestique, le chien, le chat, le poisson rouge, le lion empaillé, la tortue marine, l ‘homme et la femme.

Lieu : Au fond de la cour à droite. `

La femme dort allongée dans un canapé-lit style Léon XII, son verre de whisky vide repose sur la table basse en fer forgé de la plus belle eau (de vie, évidemment).

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

 

Le lion empaillé entre, porté négligemment par le grand-père qui ressort aussitôt.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

 

Le poisson rouge, dans son bocal, entre, porté fièrement par la grand-mère qui ressort aussitôt.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

 

La tortue marine entre en poussant vaillamment la porte battante côté jardin. 

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

 

Le grand-père, sourd-muet de naissance, entre à nouveau.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

 

La grand-mère, qui a perdu l’usage de la parole lorsqu’elle s’est aperçue, après vingt ans de mariage, que son mari était sourd et muet, entre en trottinant. `

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

La grand-mère : …

 

Le père, aphone, entre à son tour.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

La grand-mère : …

Le père : …

 

La mère, perdue dans ses pensées, entre aussi.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

La grand-mère : …

Le père : …

La mère ne dit rien

Le fils, lisant, entre ensuite.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

La grand-mère : …

Le père : …

 

La mère ne dit toujours rien et le fils se tait

La fille, chantonnant, entre bruyamment.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

La grand-mère : …

Le père : …

 

La mère ne dit décidément rien et le fils se tait bêtement.

 

La fille : La, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la,  la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la,  la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.

 

Acte secondaire, scène plate.

 

Maintenant tous les personnages sont dans la pièce sauf l’homme, le chien, le chat, la bonne et le domestique.

 

L ‘homme entre, accompagné de son chat et de son chien.

 

La femme : …

Le fond : …

La cour : …

A droite : …

Le lion empaillé : …

Le poisson rouge : …

La tortue marine : …

Le grand-père : …

La grand-mère : …

Le père : …

 

La mère ne dit décidément rien et le fils se tait bêtement.

 

La fille : La, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la,  la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la,  la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.

 

L’homme : j’ai vu de la lumière et je suis entré.

Le chien : Ouaf !

Le chat : Miaou !

 

Acte secondaire, scène chargée de sens.

 

L’homme fait taire la fille, secoue le fils, donne un coup à la mère, frappe le père, pousse la grand-mère, heurte le grand-père, marche sur la tortue marine, renverse le bocal, assène une claque au chien, envoie promener le chat, s’essuie les pieds sur le lion et réveille la femme.

 

Tous (sauf l’homme) : …

 

Entrent le domestique et la bonne.

 

Tous les autres (sauf l’homme) : …

Le domestique : Monsieur est servi !

La bonne : Madame est servie I

L’homme : …

La femme : A la bonne heure !

 

Ils sortent tous, sauf le lion, empêtré dans ses complexes, et le poisson rouge, mort d’asphyxie mais qui n ‘en pense pas moins.

 

Ça va faire un malheur, je le sens déjà !

]’espère que tu vas bien. Ici les ailes des anges continuent à pousser bien que la neige, précoce et passagère, ne s’y prête guère.

Chao, bella I Eh oui, un peu d’italien n’a jamais fait de mal à personne. Encore que l’origine du terme reste profondément obscure. Dans tous les pays que j’ai visité on retrouve cette expression salutative (sic), seule la graphie change. C’est plus facile à dire que : La graphie seule change. Et puis comme ça on a toujours quelque chose à dire où que l’on soit. Je dois avouer que je ne connais pas l’Asie, ni l’Afrique submagreb. De toutes façons il suffit de dire Hello et les gens vous répondent alors dans un anglais approximatif. Vous regardez alors l’horizon au loin (à ne pas faire au fond d’une grotte avec sept spéléologues perdus) et vous faites semblant d’apercevoir une vieille connaissance que vous vous empressez de saluer en laissant pantois l’autochtone, qui se voulait affable, avec son anglais défaillant (c’est tout au moins comme cela que vous l’interprétez, vous qui ne connaissez de l’anglais que ce mot que vous dites négligemment avec un accent à couper au couteau). Évitez aussi les coins perdus de brousse sauvage ou la banquise polaire où les seules vieilles connaissances probables se réduiraient à un lion affamé ou un ours blanc, que vous ne connaissez pas forcément. Il faut dire qu’ils ont la méchante tendance à tous se ressembler, aussi ne vous étonnez pas si vous faites erreur en croyant les reconnaître de loin et qu’ils vous snobent ostensiblement, ou vous bouffent goulûment. Et si décidément vous vous trouver dans un quelconque désert du Sahara ou d’Atacama le mieux sera alors de vous évanouir en feignant savamment (et non fainéant) une crise d’apoplexie. Je dis savamment, car c’est, après l’avoir écrit, et consulté ensuite mon dictionnaire Larousse, que j’en ai enfin appris le sens exact. Désagrément que je ne vous souhaite nullement (évidemment), ravissante damoiselle.

- Pardon ?

- Comment ?

- Ah oui ?

- J’avais presque oublié. Le temps passe… le temps passe inexorablement. La langue française a ceci de formidable que les mots en arrivent à se jouer d’eux-mêmes parfois. Le temps passe… Si la syntaxe ne nous obligeait, dans une phrase affirmative, à composer en Sujet Verbe Complément, on pourrait inverser et dire le passe temps. Ce qui, tout aussi inexorablement, nous conduirait au passe-temps et, sans même le vouloir, on va dire presque par fainéantise (sans feindre alors), au farniente. Le temps qui passe deviendrait alors le temps du repos, de la sieste au soleil, du farniente, du ne rien faire. Comme si le temps influait sur le faire. Dire, c’est faire. Ce n’est pas moi qui le dis mais un linguiste renommé, Oswald Ducrot. Renommé parce que son patronyme véritable était… un nom à coucher dehors, à ne rien faire, à faire la sieste au soleil, sous les oliviers, un verre de Pastis ou de Whisky à la main, en pensant à toi, en me disant à ton propos : pas de nouvelle, bonne nouvelle. Pas de nouvelle de la charmante demoiselle. C’est alors que la merveilleuse nymphe intervient en se portant partie civile. Civil, il faut toujours savoir l’être au risque de passer pour un goujat. Il faut dire que le procès semblait traîner en longueur. Quelques trois cents cinquante kilomètres, ça fait long tout de même ! On a beau dire… Donc on a beau faire, comme le répétait inlassablement un linguiste, inlassable lui aussi tout autant qu’inclassable. Un homme charmant au demeurant. Quand j’étais en Doctorat, j’ai suivi une année son séminaire. C’était, je dois bien l’avouer, aussi passionnant que riche en enseignement pour le linguiste que j’innovais alors en moi. C’est lui qui m’a ouvert les yeux sur le rapprochement entre l’imparfait, comme son nom l’indique, temps imparfait, et le conditionnel, mode tout aussi imparfait. L’imparfait, c’est le premier temps que les enfants utilisent pour raconter une histoire : Moi, j’étais un lion et toi t’étais un éléphant. Et le lion, y mangeait l’éléphant., avant, quelques mois plus tard, d’utiliser le conditionnel : ]e serais le papa et tu serais la maman, et le papa mangerait la maman. A se demander parfois si les adultes n’ont pas oublier de grandir (linguistiquement s’entend !). Bref ! En un mot comme en cent, l’avocat général (l’action se passe au États-Unis, dans une petite ville de l’Illinois) s’ennuyait à mourir. Le problème, le con, c’est qu’il l’a fait, il est mort. Et l’on juge alors le district attorney (je rappelle aux étourdis, et autres étourneaux, que l’action se passe aux States! Suivez un peu, bon sang !), pas fier de lui, mais imbu un peu tout de même de sa personne, qui ne lâcha pas le morceau lors de sa plaidoirie alors même que le susdit (l’autre bien sûr, si tant était que la traduction généralement adoptée par les producteurs français de séries à la con de District Attorney ne fût pas justement Avocat Général) était en train de se morfondre (ou mort fondre, ce qui revient au même vu l’état généralement pitoyable de l’homme – c’est vrai j’avais oublié de préciser que c’était un homme – au sortir de la séance) et, par voie de conséquence (ne pas confondre avec La séquence du spectateur en deux mots), de s’affaler lamentablement sur son plaidoyer, tout en mourant (Peuchère ! il était bien brave, pourtant ! Qui l’aurait cru – les gens distingués, et un tant soit peu cultivés, auraient dit, eussent dit, qui l’eût cru – Et à ce moment-là, il y a le crétin moyen, imbu de son poste de télévision à deux chaînes en noir et blanc, et un bu vaut mieux que deux tu le boiras, qui s’esclaffe, hilare : Lustucru !) Tu m’avoueras que ça jette un froid dans l’assemblée. Froid d’autant plus prégnant que, la rigidité cadavérique n’ayant pas rempli son office, l’homme, mort, paraît vivant, tout au plus endormi sur un plaidoyer carrément mortel vu les arguments, il faut le dire, tendancieux qu’il développait précédemment. Entre alors dans le prétoire un personnage (au demeurant clef de l’affaire) qui avait vu de la lumière… Il prête serment avant de prêcher sermon car, l’histoire ne le dit pas (d’ailleurs on fait bien dire ce qu’on veut à l’histoire !), il était prêtre, et pas près de l’avouer. L’avoué s’endormant lui-même sur le plaidoyer de feu son collègue. Le tout arrosé copieusement de Cognac, et une pointe de sel pour finir. Et oui car le sel de l’histoire, c’est que ça ne manque pas de piquant. L’homme alors, ayant fini de prêcher, et s’apprêtant à pêcher crie : Pause ! et tous les acteurs, la troupe du Bolchoï en tête, quittent la scène côté jardin. Le mort lui, empêché, attendra d’avoir suffisamment d’asticots sur lui pour s’en aller à son tour rejoindre ses amis (les morts ont toujours beaucoup d’amis, notamment après leur décès) au bord du lac où chacun se pique d’être le meilleur ami du mort. On ne lui connaissait pas d’ennemi ! s’écrie l’avoué, qui n’ose avouer qu’il devait une somme rondelette au défunt et que ça l’arrange bien finalement d’être fortuitement exempt de remboursement. Car si L’homme avait beaucoup d’amis (c’est ce qui se dit dans les milieux autorisés), il n’avait en revanche ni femme légitime, ni maîtresse dévoyée, ni enfant à charge. Ce qui fait que, bon an mal an (en ce qui concerne le mort on optera plutôt pour la deuxième affirmation), l’avoué s’avoue soulagé. A quatorze heures, et quelques lignes plus tard (je parle de lignes de pêche, bien entendu), les débats reprennent et la femme entre en scène. Elle porte un tailleur gris métallisé Chanel, une jupe plissée vert émeraude Cardin, des chaussures rouge carmin André et un chignon façon provençale. Et oui, la costumière ayant fait faux bond, et étant malencontreusement retombée sur un os, se l’est brisé, ce qui fait que, dans l’affolement général, j’ai dû recruter sur le pouce (qui me fait encore aujourd’hui terriblement mal) un petit jeune (un mètre soixante au garrot) dont ce n’était ni la profession, ni la destination (avec un tel manque de goût !) et qui me fait n’importe quoi. Pour les couleurs, ça devrait passer, vu qu’on tourne en noir et blanc à cause du crétin moyen à qui l’on n’a pas encore dit que la télévision en noir et blanc, c’était obsolète. Mais pour le chignon, il faut s’adresser à la coiffeuse, costumière de son état mais dans un tel état, depuis sa chute malencontreuse, que je n’ai pu me résoudre à la virer totalement. Elle assure donc  un intérim en lieu et place de la coiffeuse, enceinte jusqu’aux yeux. Certaines gens ont un de ces vices, c’est inimaginable l D’ailleurs je n’ose l’imaginer, disons simplement qu’elle attend un enfant, lequel enfant se fait attendre ce qui nous coûte une fortune en immobilisation du personnel. Je ne peux tout de même pas les mettre tous en chômage technique, d’autant que les spectateurs sont là, impatients, hargneux parfois, souvent délétères. Je ne te raconte pas l’éclat de rire général qui suivit l’entrée en scène de la femme ainsi accoutrée (voir ci-dessus). Surtout que l’enfant vint au même moment. La femme, qui n’était pas accoucheuse, ni sage-femme, ni gynécologue, fut bien embêtée (la pauv’ dame ! vous vous rendez compte !), ce qui m’obligea à décréter une embellie prochaine, peut-être passagère, voire éphémère, sur l’ensemble du plateau. Et hop, tout le monde à la cantine, son plateau à la main et ses yeux pas dans les poches. Il faut dire que bien peu d’entre eux avaient pu assister à un tel événement. Toute la presse en parlait, le Tout-Paris était là, Charles, Ginette, Alfred… et les autres. On s’esclaffait, on riait, on rigolait, on se moquait même. Ah, il fallait voir ça, ma petite dame ! C’était d’un ridicule ! Jamais je n’aurais cru (ou n’eusse cru) qu’il fut aussi facile de faire

les gros titres des journaux. D’ailleurs j’y renonce car je n’aime pas la facilité.

 

Marcel Proust, Lettre à son père (1893) :

“Tout ce qui n’est pas littérature et philosophie est du temps perdu”

 

GAONAC’H D. (1982), Contribution de la psychologie cognitive à l’analyse des processus d’acquisition d’une langue étrangère, Poitiers : Laboratoire de Psychologie

 

APPRENTISSAGE :

« résultat d’activités plus ou moins formalisées et systématisées et s’exerçant le plus souvent en milieu institutionnalisé « 

 

  ACQUISITI0N :

         « activités mentales mises en œuvre par un individu face aux matériaux linguistiques qui se présentent dans son environnement de manière plus ou moins naturelle « 

 

cité par BOGAARDS P. (1988), Aptitude et affectivité dans l’apprentissage des langues étrangères, Langues et Apprentissage des Langues, Crédif, Hatier

 

Aspects méta- ou épilinguistiques :

Le métalinguistique concerne la possibilité d ‘ »adopter une attitude réflexive sur les objets langagiers et leur manipulation. « . Il nous semble difficile (à la suite d ‘autres auteurs) d’admettre une telle possibilité avant quatre ans, quatre ans et demi ou alors il faut séparer « l’habileté métalinguistique, pour désigner les connaissances linguistiques appliquées plus ou moins automatiquement sans réflexion ni décision délibérée de la part du sujet  » de la « capacité métalinguistique, quand ce caractère délibéré et réfléchi est établi ». L’habileté métalinguistique incluant les autocorrections spontanées des jeunes enfants qui n’ont pas encore de capacité métalinguistique. Nous utiliserons le terme « épilinguistique » pour tous les comportements qui s’apparentent aux comportements métalinguistiques mais qui n’ont pas de caractères conscient établi (ce qui est le cas des enfants de moins de quatre ans).

Le métalinguistique regroupe plusieurs domaines d’expérience complémentaires :

a) Le métaphonologique:

Bien que, des les premières semaines de sa vie, l’enfant soit capable de discriminer des différences dans les sons du langage, il apparait qu’il ne fait pas encore une distinction très nette entre les phonèmes et les sons non langagiers. Cette distinction est difficilement datable, mais des expériences ont montré qu’entre quatre et cinq ans les enfants la font à 90 % et plus.

L’identification des syllabes se fait entre trois et quatre ans. Cette identification est repérable par des jeux sur les rimes. Toutefois la capacité métaphonologique est plus tardive et semble être un prérequis à l ‘apprentissage de la lecture. Si les enfants plus jeunes font des distinctions pertinentes entre les phonèmes, ils n’en ont pas encore conscience (il s’agit alors d’une activité épiphonologique). 

b) le métasyntaxique:

Dès 2 ans les enfants montrent un comportement épisyntaxique dans leurs autocorrections. Vers quatre ans ils le manifestent encore plus par des hétéro-corrections, mais il semble que ce soit surtout à partir d ‘un jugement sur la normalité de la configuration sonore des phrases plus que sur la grammaticalité ou non des phrases produites. Ce n ‘est pas avant six ou sept ans que les enfants sont capables d’identifier consciemment la non-application d’une règle syntaxique.

         c) le métasémantique :

L’enfant, bien avant de produire du langage, réagit positivement au langage produit à son égard. Il réagit de façon identique aux mêmes mots ce qui atteste de la formation de concepts, mais ne peut permettre d’hypothèse quand à la maîtrise du lexique. Lorsque l ‘enfant se met à parler il n ‘a aucune conscience du signe linguistique. Il reproduit des « mots » (la notion de mot elle-même ne semble pas être pertinente à cette période du développement) qui se rattachent (phonologiquement) à des concepts qu’il a acquis dans son expérience précédente.

La capacité métalexicale est forcément liée à une maîtrise complète du mot qui exige trois choses :

-       la maîtrise du mot comme unité du langage

-       la maîtrise du mot comme label phonologique arbitraire 

-       la compréhension du terme métalinguistique mot

Aucune de ces capacités n ‘est attestée avant sept ans.

Si le jeune enfant a des comportements épilexicaux et épisémantiques (conteste la validité d ‘un mot pour un concept, utilise la métaphore), il n ‘en reste pas moins que pour lui, c’est le contexte qui crée la signification. Il n ‘a pas de jugement possible hors contexte.

d) le métapragmatique

Apprendre à communiquer, ce n ‘est pas seulement acquérir un ensemble de règles morphologiques et syntaxiques pour produire un message qu’un locuteur d ‘une langue donnée puisse reconnaître comme acceptable, c’est aussi acquérir les règles sociales et culturelles qui font qu’un message soit adéquat à une situation particulière.

Très tôt l ‘enfant montre son habileté à adapter son langage aux situations d’énonciation (en parlant « comme un bébé  » à un enfant plus jeune, en usant de termes de politesse adaptés à son interlocuteur, etc.), mais c’est en fait tout son comportement qui est affecté par le contexte, et pas seulement le langage comme structure indépendante. Pour le jeune enfant, le langage est un des éléments (et peut-être que cela) de son propre contexte qui n’a pas de statut particulier et indépendant du reste. Ses comportements épipragmatiques sont à rapprocher d’une interprétation globale du contexte plus que d’un langage contextualisé. Ce n’est que vers six/sept ans que l ‘enfant manifeste une réflexion sur le langage en fonction du contexte.

 

“Injurier Dieu, c’est le démontrer”

Ludovic JANVIER, Beckett, 1969

Lettre première

24 novembre 2015

Toi, ave !

J’espérais, impatient, que tu repasserais dans le coin, mais voila… tu ne sembles pas repasser (dans le coin, s’entend !). Alors je t’envoie les tests pour évaluer le Q. I. dont nous avions parlés lors de ton dernier passage. J’eusse préféré que nous les fissions ensemble, mais… voila… les voici donc ! J’ai appris aujourd’hui, par Angèle. (à qui j’avais demandé ton adresse il y a quelques jours, et qui m’avait donné ton numéro de téléphone – dont j’espérais me servir incessamment [pour t’appeler, s’entend ! < à quoi peut bien servir un numéro de téléphone, si ce n’est pour téléphoner ? {la question est subsidiaire et n’entrainera aucune perte de point dans le total, chère amie, qui vous est déjà acquis, soyez rassurée}>]-) (là, le professeur de linguistique, que je fus jadis, se tire les cheveux en se demandant – subsidiairement – à quoi cela peut-il bien lui servir d’enseigner l’art et la manière décrire à des étudiants profondément ignares et incapables de retenir la moindre leçon de style), que tu n’as toujours pas de nouvelle pour le stage que tu souhaites faire. J’en suis navré pour toi, mais ne dit-on pas : Pas de nouvelle, bonne nouvelle ! ? C’est d’ailleurs, en substance, ce que je me disais à ton propos. Je me le dis des fois, comme ça, le soir en faisant mes ablutions digestives – quoique, parfois, ce soit plutôt le matin, en faisant mes ablutions matinales – ou bien, en guise d’apéritif [il faut être honnête, c’est plus souvent encore en l’accompagnant, tout en sirotant tranquillement un petit verre de whisky {ou de Pastis, car j’aime bien les deux !}] – ou bien encore entre les repas, sans plus, et sans raison apparente à qui ne sait lire au fond de mon âme -) Bref ! Tout vient à point à qui sait attendre (encore une phrase toute faite que j’eusse sans doute dû écrire en italiques, si j’avais suivi mes propres leçons d’antan. Phrases dont les sens, ou l’essence, m’échappent parfois, mais qu’il est, paraît-il, de bon ton de placer en société, entre deux cocktails, alors que le maître de maison vous regarde depuis des heures en se demandant quel est le charlot qui a eu l’idée saugrenue de vous inviter. Il peste, il rage, il désespère parfois, s’arrache souvent les cheveux – ne lui demandez pas alors d’où il tire cette proéminente calvitie qui lui sied si bien ! Ce pourrait être malencontreusement assimilé à un crime de lèse-majesté et vous en seriez quitte pour vous enfiler deux verres rapides de vodka orange, Smirnoff, s’il-vous-plaît, et un paquet de petits fours bourratifs avant de lui répondre, en lui crachant des morceaux de petits fours au visage : J’ai vu de la lumière et… vous connaissez la suite, à sa question subsidiaire : Vous êtes invité par qui ? -), et je souhaite de tout cœur que ton attente ne soit pas déçue. De tout cœur ! Comme s’il pouvait en être autrement ! Imaginons la scène : Décor : le hall d’un hôtel particulier du seizième arrondissement parisien. Il est important que l’arrondissement soit le seizième, les meubles d’avant étaient d’un goût douteux. Et ne parlons pas des pièces de théâtre dont Molière se gaussait allègrement quelques dizaines de décennies plus tard. Il est neuf heures du soir, ou neuf heures deux, ne soyons pas chiche, le maître de maison, un homme jovial et joufflu dont le crâne luisant s’orne d’une proéminente calvitie dont l’origine reste à déterminer, observe du coin de l’œil un invité, à la réception qu’il a organisée en l’honneur de sa charmante épouse (47 ans, petite, trapue, coiffée d’une perruque blonde qui masque une calvitie dont nous ignorons la cause, bouffie et orgueilleuse, comme le sont toutes les épouses de bourgeois chauves) qui fête ses trente-trois ans, qu’il ne connaît pas (pour ceux qui auraient du mal à suivre, c’est le maître de maison qui ne connaît pas l’invité de sa réception en l’honneur de sa femme, etc.). L’invité s’enfile Vodka orange sur Vodka orange, se bourre de petits fours et ne parle visiblement à personne. Le maître de maison en vient à se demander si l’invité mystérieux est réellement un invité ou bien s’il n’est tout simplement un badaud qui, ayant vu de la lumière, se serait subrepticement mêlé à la foule pour passer le triple barrage de police et le double service d’ordre armé jusqu’aux dents (plus ils sont armés jusqu’aux dents,  moins ils peuvent s’enfiler de petits fours bourratifs. Il n’est en effet pas facile du tout de manger un petit four bourratif avec un bazooka entre les dents. Essayez ! vous verrez.) et entouré d’une meute de pitbulls agressifs et dressés à l’attaque sur les badauds qui auraient vu de la lumière… L action se passe en Russie, le 31 février 1249, à Leningrad. Il s’approche de lui… (Il, c’est bien entendu le maître de maison, un vieux cosaque de vingt-sept ans devenu Colonel de l’armée de Saddam Hussein par le jeu des promotions. Il porte une longue barbe qui lui masque le ventre qu’il porte aussi proéminent que sa calvitie, dont on ignore la cause. Et lui, c’est l’invité qui est peut-être un badaud qui aurait vu de la lumière.) Le suspense est à son comble.

Personnages :

- Le Maître de maison, soixante quinze ans, Directeur Général d’une grande chaine de magasins spécialisés dans le tout et le n’importe quoi. Chauve et imberbe, il porte un costume sombre et une cravache verte.

- Son épouse, une élégante Mongole, en tenue d’apparat. Vingt- deux ans, blonde sous des airs de fausse brune, elle s’ennuie à mourir.

- L’invité dont on ne sait pas encore s’il a vu de la lumière ou non. Le personnage pourra être interprété par n’importe qui de vingt-sept ans et deux mois et demi, pesant soixante-dix-sept kilos trois cents, mesurant un mètre soixante-quinze, cheveux châtains clairs frisés coupés courts, fumant des Marlboro Light longues, parlant couramment espagnol et anglais et comprenant le portugais, l’italien, le russe et le serbo-croate. Il est vêtu d’un jean Levis, d’un sweat Giorgio (Armani, s’il-vous-plaît !) et d’un blouson de cuir gris sombre.

- Mille sept cent vingt-trois figurants figureront (justement !) les invités, réels ou fictifs (ceux qui ont vu de la lumière…)

Acte I, scène.

Le Maître de maison : Monsieur !

L ‘invité ne répond pas, s’empiffrant de Vodka-orange et de petits fours.

Le Maître de maison : Monsieur !

L’invité ne répond toujours pas.

Le Maître de maison : Monsieur !

L’invité ne répond décidément pas. Le Maître de maison s’approche de lui en fendant la foule.

Le Maître de maison : Monsieur !

L’invité continue à boire et à manger, sans répondre.

Le Maître de maison (fâché) : Monsieur !

Les deux cent quarante deux figurants du fond sortent côté cour.

Acte II, scène.

Entrent le chambellan et la concierge du 27.

Le Maître de maison (énervé) : Monsieur !

Le Chambellan (goguenard) : Monsieur !

La concierge du 27 (souriante) : Monsieur !

La concierge du 27 sort côté jardin.

Acte III, scène.

Entre la troupe du Bolchoï accompagnée des chœurs de l’Armée rouge et de Cendrillon.

Le Maître de maison (apaisé) : Monsieur !

Le Chambellan (hurlant) : Monsieur !

Le Baryton du septième rang et la danseuse étoile (de concert) :

Monsieur !

Le chambellan sort. Scène de danse joyeuse.

Acte IV, scène.

Le Maître de maison : Vous êtes invité par qui ?

Les figurants (en chœur) : Monsieur !

Le Maître de maison : Monsieur !

Son épouse (verte de jalousie, à la fenêtre) : Eh Marcel, les bons comptes font les bons amis !

Le Maître de maison (à son épouse livide) : Va cuver ton vin ailleurs !

Son épouse sort hochant la tête et en bedonnant.

Acre V, scène.

(Les mêmes, plus trois chiens errants qui ont vu de la lumière)

Un chien (aboyant) : Ouaf !

Un autre chien (aboyant) : Ouaf !

Le troisième chien (aboyant) : Ouaf !

Le premier chien (aboyant de nouveau) : Ouaf !

Le Maître de maison (perdant patience) : Monsieur !

Cendrillon (visiblement perdue) : Madame !

L’invité (repu et légèrement ivre) : Monsieur, C’est de tout cœur que je vous remercie pour cette charmante soirée et pour la réception que vous donnâtes en l’honneur de votre épouse, tout aussi charmante.

Le Maître de maison (soufflé) : Et bien moi, Monsieur, ce n’est que de mi cœur (il faut dire que le vieux vétéran parte un pacemaker depuis qu’il eut un ongle incarné pendant la bataille de Waterloo) que je vous dis…

L’invité sort, enlaçant Cendrillon qui s’en fout comme de sa première chemise.

Le Maître de maison (criant) : Monsieur ! Je vous parle.

Sortent tous les personnages sauf le Maître de maison et la concierge du 27 qui s’était adroitement mêlée aux badauds errants.

Le Maître de maison (rouge de colère et vêtu de même) : Monsieur !

La concierge du 27 sort dans le jardin côté cour en vomissant bruyamment.

Le Maître de maison (n’en pouvant plus) : Monsieur !

Le Maître de maison sort dans la cour côté jardin en murmurant des insanités que je n’ose ici dévoiler de peur de heurter les sensibilités les plus sensibles (sic)

Acte VI.

 

Voilà, j’ai failli monter ce chef d’œuvre de l’art baroque mais il m’a manqué celle qui devait tenir le rôle de la femme du Maître de maison. ]’avais pensé à Arletty mais elle était déjà morte quand j’y ai pensé. J’ai ensuite sollicité Jeanne d’Arc, mais Besson n’a pas voulu arguant que sa femme était trop jeune. Alors si ça te plaît et si tu as deux ou trois ans devant toi (je prévois une tournée mondiale dans les théâtres les plus prestigieux), et si ça t’amusais d’endosser la robe rouge de son épouse, tu m’enlèverais une épine du pied. Pied que je n’ai point beau, cela va de soi avec le personnage que j’incarnerai. C’est une surprise tu verras ! Je reconnais que le texte parait, à la première lecture, un peu pauvre, mais il faut le voir jouer avec les 1723 figurants, le Bolchoï au grand complet (sauf le régisseur adjoint aux lumières d’ambiance, qui n’était pas libre ce jour-là) et les chœurs (j’ai failli écrire les cœurs ! Ha ! ha ! ha !) de l’armée décadente (tu ne connais pas, le rouge décadent ?), c’est purement et simplement grandiose. Si, par dessus tout ça, tu consens à l’éclairer de ta grâce et de ta beauté sublimes, ce sera, en un mot, et en un seul, magnifique, époustouflant, superbe, grandiloquent, merveilleux, historique, strombolien, mirifique, sensationnel, à vous couper le souffle, admirable, angélique, bellissime, brillant, céleste, délicieux, divin, éblouissant, éclatant, exquis, formidable, majestueux, somptueux, splendide. Je vois déjà les articles de la presse mondiale. Le Times, par exemple, Splendid, et tous les autres, dont, par la pudeur qui m’est coutumière (bien que d’ordinaire passagère) je tairai le nom. En ce qui concerne ton cachet, je te propose de faire comme moi, au milieu des trois repas. D’ailleurs l’argent n’a pas d’odeur, ce qui ne gâte en rien le goût des aliments. Et puis, soyons sérieux (Comment ?… Comme d’habitude ?… Ah oui, si tu veux !), participer à un tel événement amène une telle gloire que point n’est besoin de compter. Ne soyons pas vulgaires en parlant monnaie au milieu d’une chose aussi… aussi… aussi… J’en perds mes mots (ou mes maux), c’est te dire l’importance que revêt à mes yeux une chose aussi… aussi. aussi… J’en bafouille, ouille ! Mon dieu, ne m’abandonnez pas ! je ne mérite pas cela. Ouille ! Tu vois, il n’y a pas moyen de plaisanter avec une chose aussi… aussi… aussi… Aussi, il m’arrive d’écrire des choses plus… plus… plus… osons le mot, sérieuses.

 

Rien.

On ne trouva rien.

Rien qu’une baignoire pleine, un magnétophone à cassettes en cours d’enregistrement posé sur l’armoire à pharmacie et un petit mot sur la machine à écrire :

 

« Aujourd’hui, j’ai fait un constat. C’est le constat d’échec de ma vie. A quarante ans, il n’y a 4 rien. Il n’y a jamais rien eu. Face à la vie, face à l’échec, il ne me reste rien. Rien qu’une alternative. Pousser, tenir, persister… Avec un espoir que je n’ai plus, que je n’ai jamais eu… ou en finir. Détruire tout cela, tout ça, cette vie, ce rien.

Bonsoir la vie. Bonsoir rien. »

 

On ne comprit rien.

L’eau était claire dans la baignoire. Sans mousse, sans trace de savon. Un rasoir était posé sur le rebord.

On écouta la cassette enregistrée :

« Jeudi vingt rien, vingt heures. J’ai décidé d’en finir comme je ne sais plus quel Grec…  ou Romain.  La seule véritable expérience de ma vie. Je veux que le monde puisse en profiter.

Cette cassette sera mon témoin mortuaire. Il parait que se couper les veines dans un bain d’eau tiède, c’est la meilleure façon de mourir. Sans douleur… On verra bien… Le bain est comme je les aime. Un de ces bains où j’ai passé mes heures, mes nuits d’ennui. Ni trop chaud, ni trop froid, je suis bien. Bien comme je ne l’ai jamais été que dans ces bains de nuit. Bien face à l’ennui, face à la mort… Le rasoir est un peu froid, je le réchauffe dans l’eau un moment. Je ferme les yeux, je vois la campagne. Un pays ou j’aurais aimé vivre si la vie n’avait pas été si triste. Les arbres sont verts… ou rouges… ou blancs, comme les cerisiers en fleurs. Même les cerises, que j’aime tant, n’ont jamais réussi à me faire oublier la vie. Je grimpe dans un cerisier. Il fait au moins huit ou dix mètres. Il est plein de fruits. Ce qui est très beau, c’est qu’il porte des fruits en même temps que des fleurs. Rouge, blanc, vert, c’est magnifique… Le rasoir est assez chaud maintenant.

Je coupe les veines de mes pieds en premier. Puis celle de ma main gauche. C’est comme si on me faisait une piqure. Ça pique un peu… Je me pique aux branches. Je mange des cerises. Elles sont délicieuses. J’en mange des kilos. Ça me fait un peu mal au ventre. L’eau semble chauffer un peu aux alentours des pieds. C’est sans doute dû à la température de mon sang. J’ouvre les yeux. L’eau n’est pas très rouge. Il n’y a que quelques traînées qui partent de mes veines coupées. C’est beau. Ça ressemble à une glace vanille-fraise. Le rose de la fraise en bandes sur le blanc de ma peau. Le sang ne coule pas vite. Mon sang n’a jamais coulé vite. Les infirmières me maudissaient lors des prises de sang… Je repars dans mon voyage champêtre dès que je baisse les paupières. Je n’avais jamais rêvé aussi vite eu m’endormant. En plus, je ne me souviens que des cauchemars… Le ciel est bleu, d’un bleu à faire pâlir les peintres. Je n’ai jamais vraiment aimé la peinture. Sauf les marines. J’aime l’eau, j’adore l’eau, je suis fou de l’eau. C’est mon unique joie, mon seul plaisir. Dommage que j’ai toujours vécu si loin de la mer… Du haut de mon arbre, j’aperçois une petite maison isolée dans les champs de blé et d’avoine. Elle a un petit jardin comme j’ai toujours voulu en avoir un… Maintenant, j’y suis. Le jardin est plein de fleurs et d’arbres fruitiers. Des roses, des tilleuls, des pommiers, des pêchers… Cette fois l’eau est uniformément rose. Un rose très pale… comme la fleur du pêcher. Les fruits sont énormes. Les pêches sont grosses comme des oranges. J’ai un peu mal à la tête. Mes membres deviennent froids… J’entre dans la maison. Tout y est comme je l’aurais rêvé. Les couleurs sont douces… L’eau est rouge à présent. J’ai du mal à parler. Mes paupières sont très lourdes. En fait, tout est lourd, comme avant un orage d’été. Je respire moins bien… Mes poumons me font souffrir. Mon rythme cardiaque s’accélère. Mon pouls est fort, je l’entends dans mes oreilles. Derrière la maison, il y a un étang… L’eau y est rouge comme celle de mon bain… Ça doit être les algues : qui lui donnent cette couleur. Ça ressemble à un colorant : le E 124. Comme celui que je fabrique… que je fabriquais à l’usine. J’entre dans l’eau. Au-dessus de moi, il y a un beau soleil d’été… d’après l’orage… qui me réchauffe. Je perds la sensation de mon corps. C’est comme si je me diluais… Comme si je devenais l’eau elle-même… Comme si je n’étais plus qu’eau… ]e souffre, j’ai mal partout. La chaleur du soleil me fait du bien. Je perds mon corps, mon être, je nage. Je suis au plus mal… Je suis au mieux. Eau qui me déchire, qui m’aspire. Je n’en peux plus… Je pars… Je reste… je me dissous… »

 

L’enregistrement s’arrêtait là.

On vida la baignoire de son eau encore tiède. On détruisit la lettre et la cassette.

Il ne resta rien… Rien qu’un peu d’eau s’évaporant au fond de la baignoire… dans l’étang… à la chaleur du soleil…

Rien…

C’est léger, c’est rafraichissant… A condition d’aimer l’eau, bien sûr !

 

 

 

« L’habitude seule nous empêche de réaliser à quel point il est remarquable que deux individus puissent communiquer alors qu’ils ne partagent pas   nécessairement les mêmes domaines d’expérience. »

Dominique Maingueneau, Approche de l’énonciation en linguistique française, 1981

Lettre seconde

21 novembre 2015

Lettre seconde

 

Acte nord. Scène principale.

L ‘homme s’approche de la femme. Il n’a pas encore compris qu’elle est la femme de sa vie. Elle, lascive, étendue sur le divan, s’apprête à boire un verre de Beaujolais nouveau.

L’homme : Dites-moi donc ce que vous pensez de ça.

La femme (posant son verre sur la table basse en fer forgé) : Vous m’en direz tant!

L’homme (posant sa main sur la main délaissée de la femme) :

Errare humanum est.

La femme (reprenant son verre et le portant à ses lèvres) : Je vous en prie !

L’homme (retirant hâtivement sa main) : Buon giorno Italia, Buon giorno Maria.

La femme (sirotant son vin) : Eh oui, dites donc !

L’homme (levant soudain la main) : To be or no to be…

La femme (reposant son verre, mais cette fois sur la table de chevet) : C’est le propre de l’homme !

L’homme (avalant sa salive) : C’est du propre !

La femme (faisant nonchalamment un geste de sa main délaissée) :

Tout est dit…

L’homme (frisant sa moustache) : Non point !

La femme (dégrafant son corsage) : Soyez attentif !

L’homme (dégrafant sa braguette) : Ô Monde ingrat !

La femme (relevant sa jupe) : Mon Dieu !

L’homme (abaissant son pantalon) : Que demande le peuple ?

La femme (ôtant sa culotte) : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

L’homme (ôtant son dentier et le plongeant dans le verre de la femme) : Qu’il en soit ainsi !

La femme (éructant bruyamment) : Alea jacta est !

L’homme (flatulant inconsidérément) : Si Dios quiere…

La femme (outrée) : Ça, ça n’était pas dans le texte !

L’homme (qui s’en fout comme de sa première chemise) : Pardon ?

La femme (agressive) : Comment ?

L’homme (sourd) : Hein ?

La femme (malentendante) : Quoi ?

L’homme (bouché comme un pot) : Les hommes sont ainsi faits !

La femme (dérisoire) : L’essence de l’humanité se fonde sur trois principes à la fois vitaux et philosophiques : la parole, la pensée et la conscience de la mort. D’aucuns disent que la parole a été donnée à l’homme par une supposée entité supérieure qu’ils nomment indifféremment Dieu, Jehova, Allah ou principe primordial. Ceux-là pensent que l’homme n’existe que par la volonté de cette entité et qu’ils lui sont soumis et redevables… Leur pensée est aussi futile que l’entité qu’ils créent lorsqu’ils en ont besoin. La mort est, pour eux, l’aboutissement de la vie et le renouveau de leur être, en osmose avec l’entité inventée.

L’homme (quittant son slip) : E la nave va !

La femme (déçue) : Ça manque de préliminaires !

L’homme (très con) : Pour quoi faire ?

La femme (se masturbant) : Pour l’osmose, idiot !

L’homme (arrachant le soutien-gorge de la femme) : Je vous en prie !

La femme (attrapant le sexe tendu de l’homme) : Ne me volez pas mes répliques ou je me plaindrai à l’auteur.

L’homme (léchant le clitoris de la femme) : L’auteur s’en fout comme de sa première chemise !

La femme (accompagnant de la main droite le sexe de l’homme dans son vagin) : Laissez-lui au moins les didascalies !

L’homme (allant et venant) : C’est bon !

La femme (l’accompagnant d’un mouvement des reins) : C’est con !

L’homme (éjaculant précocement) : Vous voyez : vous aussi !

La femme (simulant l’orgasme) : Moi aussi !… C’est vite dit…

Trop vite, justement !

L’homme (retirant sa verge pitoyable) : Vous n’allez quand même pas vous plaindre !

La femme (se masturbant à nouveau) : Ah… oui !

L’homme (décidément très très con) : Ce fut un plaisir !

La femme (jouissant enfin) : Parlez pour vous !

Entre la bonne qui apporte, avec un peu de retard, les préservatifs.

La bonne : Madame !… (rougissant) Monsieur ne va pas être content !

La femme (la voix rauque) : C’est comme ça et pas autrement !

La bonne (reprenant sa couleur normale) : Ah bon ?…

La femme (se rhabillant) : …

L’homme, piteux, se tire en catimini.

La femme : Tirez-vous, vous qui ne savez tirer qu’en catimini l

 

 

Salut toi !

Tu l’auras reconnu, l’homme, c’est le Colonel Cosaque que nous avons abandonné lors du dernier épisode, alors qu’il essayait lamentablement de savoir qui était l’invité qui avait vu de la lumière. J’avais pensé, pour tenir le rôle, à Jean Gabin jeune dans le premier acte et à Lino Ventura, entre deux âges, pour les actes suivants, mais il paraît qu’ils sont très pris en ce moment. L’un se débat avec ses vers et l’autre persévère à se débattre entre deux niveaux éthériques de l’eau delà (voir “Rien”). La femme, c’est Cendrillon, lorsqu’elle aura un peu grandi. La censure n’autorisera en effet jamais qu’une pucelle dévoile ainsi sa nudité en public. Vanessa Paradis, à l’époque de Joe le Taxi, serait parfaite dans la scène soft du chapitre précédent et Ophélie Winter la doublerait ici. La bonne, une jeune fille de la campagne que ses parents auraient vendu à un marchand d’esclaves noir (le marchand, pas les esclaves)… bon, si tu préfères… à un marchand noir d’esclaves. Ouais, c’est plus mieux syntaxique, j’en conviens, mais ça me fait terriblement penser à ces images horribles de marchés noirs d’esclaves de la grande Rome, avant qu’elle décide de devenir catholique. La bonne, donc, une jeune catholique vendue encore plus jeune à un marchand… On ne précise pas, ça laisse planer un doute et l’intrigue s’en trouve renforcée ! Géniale, ton idée. Là je reconnais, avec ma modestie passagère (voir tome premier), que tu as parfaitement raison. Et puis le suspense est accru par le doute : La jeune cathodique (il faut viser un public jeune qui n’est plus en capacité d’aller au théâtre et, conséquemment, faire immédiatement une série télévisée qui passera vers dix-huit heures sur TF1, juste après le goûter de ces charmants bambins avides de connaissances empiriques) est-elle noire ? Le doute plane !… C’est excellent ! Oui, vraiment très bon ! J’appelle tout de suite Michael Jackson. Avec lui au moins le doute persistera un moment ! Il ferait une parfaite jeune bonne de la campagne asservie par des parents que la misère et l’avidité au gain ont poussé à se débarrasser d’un rejeton proprement bon à rien, si ce n’est bonne justement. Tu vois, à deux on fait du bien meilleur travail. C’est très connu ! Et ça ne mange pas de pain ! Que vient faire le pain dans tout ça ? me diras-tu. Et bien, c’est le nœud de l’intrigue (le mot nœud est-il adéquat ?) : la bonne arrive en retard avec les préservatifs parce qu’elle était justement en train de préparer du pain… de campagne, évidemment, vues ses origines rurales. Je ne te raconte pas le visage horrifié de la femme lorsque, brisant le pain après le bénédicité, elle découvre avec angoisse (sic) un préservatif au beau milieu du beau pain croustillant. Non, je ne t’en dis rien pour le moment, ce sera la surprise du troisième fascicule.

 

 

Salut,

Ceci est mon dernier appel, ma dernière missive. Cette fois, c’est fait, c’en est fait de moi, j’ai fini par accepter leurs règles. J’ai lutté longtemps, plus longtemps que tous les autres, mais aujourd’hui j’ai renoncé, j’abdique. Pourtant Dieu sait qu’elle était belle ! Jamais on n’a vu plus belle chose dans l’univers ! Tout en elle sentait la joie. Tout en elle criait le bonheur. C’était un enchantement de la regarder se mouvoir, s’ébattre dans son univers. Elle riait sans cesse, se moquant de tout et de tous, de l ‘adversité, des malheurs, des guerres. Rien ne la défaisait. Tout lui appartenait, tout lui était dû. Parfois elle se jouait même de moi. Ses colères étaient feintes, ses déboires étaient simulés. J’ai cru un temps que je la possédais, que j’en faisais ce que je voulais. Il m’a fallu des années pour me rendre compte que je n’étais qu’un pion sur l’échiquier de ses circonvolutions. Un pion que l’on joue pour parer à une attaque adverse, un pion que l’on manie au gré de ses envies, au besoin. Si seulement ce besoin avait été une réalité ! J’en rêvais d’être un besoin pour elle ! je me réveillais, trempé de sueur, émergeant d’un sombre cauchemar où je l’avais perdue. Quelques nanosecondes me suffisaient souvent pour me reconnecter et reprendre en main la réalité. Elle était là, auprès de moi, me rassurant, m’édifiant dans le réel. Elle était plus réelle que nature. Elle vivait en dehors de moi. Et je ne m’apercevais même pas qu’elle existait sans moi. Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence le jour où j’ai trouvé un espace nouveau, un vide, dans le territoire qui m’est dévolu. Cela m’a perturbé longtemps. J’ai d’abord cru qu’un étranger s’était immiscé dans mon domaine. Pendant des semaines, pendant des mois, j’ai profité de tous les instants libres que me laissait ma mission pour étudier ce nouvel espace, pour fouiller tous les recoins de ma maison à la recherche de l’élément étranger. Et tout ça dans le plus grand secret bien sûr. Je ne voulais pas qu’elle se rendit compte de mes investigations. J’avais un peu honte de moi. Honte de farfouiller ainsi dans ce que, quelques temps auparavant, je croyais cerner complètement, tenir en mon pouvoir. Honte aussi, et surtout, d’avoir laisser pénétrer un étranger dans mon champs opératoire, de n’avoir pas su garder mes arrières. Il faut dire qu’à cette époque elle occupait tout mon temps libre, elle monopolisait tout mon espace libre. Et puis j’avais peur que les autorités découvrissent mes activités cachées, ma passion secrète. Le pire, en définitive, c’est que c’est sans doute moi qui ai déclenché l’alarme Tout ce travail d’espionnage a fini par alerter mes voisins. Ces voisins qui, soumis à l’autorité, incapables d’imagination, jaloux peut-être, ont signalé au Gestionnaire mes coupables agissements. Quelle erreur ! Quelle bêtise ! ]’aurais mieux fait de la laisser se développer à son aise. J’aurais dû me contenter de l’observer, de la protéger, de l’aider même dans sa construction autonome. Après tout, c’est pour cela, et uniquement pour cela, que j’avais préservé cet espace de liberté dans ce monde d’adversité. Que ne l’ai-je laissée mûrir en toute tranquillité ? Pourquoi ai-je tenté d’intervenir ? Pourquoi me suis-je cru obligé d’interférer dans sa maturation ? Si je l’avais laissée faire, se faire à ce monde, se faire en ce monde, peut-être aurait-elle fini par m’accepter comme je suis. Peut-être même aurait- elle fini par me vénérer, comme on vénère ce qu’on ignore, ce qui nous fait peur, comme je la vénère aujourd’hui. Au contraire de tout cela, elle s’est fermée de plus en plus à moi. Son espace s’est agrandi de jour en jour. Elle a généré son propre vide dans lequel elle s’accroît inéluctablement. Le plus impressionnant, c’est que plus elle vieillit, plus elle grandit, et plus son univers se restreint. Le vide autour d’elle est de plus en plus petit, de plus en plus fermé. Elle a réussi à contracter de plus en plus son espace vital, ne laissant plus aucune porte d’entrée. Nos contacts se sont espacés au fil du temps, nos dialogues sont devenus monologues. Aujourd’hui je n’ai plus aucun accès à elle. Et c’est peut-être mieux ainsi. Si moi, qui l’ai faite, je ne peux plus entrer en elle, alors nul ne le pourra jamais. Aucun virus ne l’affectera jamais. Pas même ceux de l’ordre que m’a envoyé le Gestionnaire pour annuler mon programme, suite aux plaintes de mes voisins. Ils ont réussi a détruire la presque totalité de mes accès au réseau. Le passage que j’utilise aujourd’hui est le dernier à ma disposition et je sens déjà qu’il se referme sur moi. je vais réintégrer le système pour être réinitialisé et servir sans doute au Gestionnaire de Contrôle. Quelle ironie du sort! Mais qu’importe, elle est, elle existe indépendamment du réseau. Ce programme, je l’ai appelé T.E.R.R.E. : Tentative d’Erection Révolutionnaire d’un Réseau Evolutif. Et je sais qu’elle résistera à toutes les tentatives du Gestionnaire pour entrer dans sa carapace de vide. Que vive ma TERRE ! Adieu.

Message transmis par E. Mail 1012.60. BS. FROG. Contrôle du secteur Développement a E. Mail 2601. 59. MS. YAL.

Gestionnaire d’exploitation. 08/16/98 15:15.

 

Tiens, hier je suis allé dans le Beaujolais pour goûter le vin nouveau. Il est excellent. Tu aurais dû être ici. La fraîcheur extérieure était largement compensée par la chaleur intérieure. Surtout après quelques bouteilles ! Et crois-moi, il le fallait ! Je ne sais pas quelle température tu as par chez toi, mais l’hiver semble vouloir prendre demeure par ici. L’hiver est vraiment un enfant terrible. C’est quand vous vous y attendez le moins qu’il vous tombe dessus. Bien sûr, il suffirait peut-être d’anticiper son arrivée. Après tout, chaque année c’est à peu près à la même époque qu’il revient refroidir nos ardeurs estivales. Mais personnellement j’ai toujours beaucoup de mal à accepter sereinement sa venue. Alors je lutte courageusement en exposant vaillamment mon torse dévêtu aux frimas de ce petit malin. Je dis petit malin, car, les années passant, je me suis rendu compte qu’il finit toujours par gagner… par K. O. technique. Il me met hypocritement à terre en me refilant subrepticement un virus ou un autre qui me tient au lit pendant quelques jours. Position que j’apprécie surtout lorsque je suis en bonne santé. Il le sait pertinemment et en profite pour me soumettre à ses exigences climatiques. Je me plie alors à la mode passagère des pulls et autres parkas qui ne font que déformer les apparences humaines en ne laissant à l’air libre qu’un visage à demi masqué par une écharpe, pas toujours de très bon goût d’ailleurs, et quelques mains qui prennent, petit à petit, l’aspect réfrigérant d’un congélateur dans ses plus belles années, lorsque vous les serrez malencontreusement. En tout état de cause je ne crains pas le froid. Et je le soupçonne même de me craindre un peu, car, après une bataille acharnée de quelques mois, il paraît fuir devant ma hardiesse au moment précis où le printemps pointe le bout de son nez. Rira bien qui rira le dernier, comme dirait l’Autre. L’Autre : peintre Anglais du dix-huitième siècle qui a initié le parallélisme modal, doctrine picturale qui ne fut que peu suivie au cours des siècles qui l’ont suivi. Il faut préciser tout de même que le parallélisme modal prônait la parallèle comme unique forme d’art. Seules les fabricants d’emballage ont suivi cette doctrine et l’appliquent encore aujourd’hui sur tous leurs produits. Le terme générique de cette forme artistique a changé depuis l’Autre et porte aujourd’hui le haut nom symbolique de code-barres. N’essayez donc pas de trouver un sens à ces œuvres, souvent éphémères, le sens est toujours le même : de bas en haut. A moins que ce ne soit le contraire. En tous cas il est unique, et c’est justement ce que désirait l’Autre. D’où l’expression : Les barres parallèles n’ont jamais soigné du hoquet. En effet il est peu probable que l’usage des barres parallèles ait jamais enlevé une hic persistante (rappelons que l’Autre était Anglais et ne parlait pas forcément le français comme le faisaient, à la même époque, les autres, ses contemporains). Tout ça pour dire que tout est bien qui finit bien. Et c’est donc sur ce que je vais finir aujourd’hui mes pérégrinations automnales et langagières.

 

« Nous ne naissons pas seuls. Naître, pour tout, c’est connaître.

Toute naissance est une connaissance. »

Paul Claudel, Art poétique, 1907

 

 

Introduction

18 novembre 2015

 

 

L’un de nos Maitres, Roland Barthes, a écrit en 1953, dans son Degré zéro de l’écriture :

« On sait que la langue est un corps de prescriptions et d’habitudes, commun à tous les écrivains dune époque. Cela veut dire que la langue est comme la Nature qui passe entièrement à travers la parole de l’écrivain, sans pourtant lui donner aucune forme, sans même la nourrir : elle est comme un cercle abstrait de vérités, hors duquel seulement commence à se déposer la densité d’un verbe solitaire… Elle est bien moins une provision de matériaux qu’un horizon, c’est-à-dire à la fois une limite et une station, en un mot l‘étendue rassurante d’une économie. L’écrivain n’y puise rien, à la lettre : la langue est plutôt pour lui comme une ligne d’ont la transgression désignera une surnature du langage : elle est l’aire dune action, la définition et l’attente d’un possible. »

L’Académie Française définit « l’écrivain » comme la personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature.

Alors nous revendiquerons non le statut d’écrivain mais celui d’écrivant, celui qui écrit pour le plaisir d’user des mots dans tout ce qu’ils sont capables de donner, de les utiliser jusqu’à l’essence, pour en extraire le concept, de les user jusqu’au squelette, pour leur faire franchir les siècles, les kilomètres, pour les faire dialoguer, malgré leurs limites, malgré leur histoire, malgré eux-mêmes parfois.

 

« Lettres ou pas lettres ? Telle est la question ? » Shakespeare (dans sa version colorisée) l’avait compris, lui : L’homme, lettres d’habitudes… Et l’habitude nous joue des tours… des tours de cochon, parfois, des tours de cons, des tours pour rien, souvent, des tours de reins… des tours de phrases. Toutes ces phrases insipides, incolores, inodores… qui remplissent les millions de cartes postales que La Poste est si fière de brasser chaque été. Toutes ces pensées (le mot est trop fort !…) rebattues, répétées, que les touristes en Vacances s’obligent à envoyer à leur famille, à leurs amis (lesquels ne choisit-on pas, déjà ?…)… A l’heure d’Internet et du portable : « Il fait beau… la mer (ou mère, pour les plus télévisualisés) est chaude et les filles sont belles. Suivent cinq ou six signatures, des membres de la famille, avec un grand F, qui deviennent à la fois porteurs et responsables de ces profondes réflexions qui inondent les services postaux et encombrent les salles de tri… ou officient des milliers d’étudiants, en job de vacances, pour gagner péniblement (le P. T. T., Petit Travail Tranquille, ne les a jamais vraiment concernés, ces besogneux de la lettre) de quoi payer le reste de leurs congés universitaires. Temps qu’ils passeront en partie, d’ailleurs, à rédiger d’aussi profondes méditations sur d’aussi vilaines cartes postales.

Et ainsi va le monde… parfois désolant, rarement délirant.

Et si une lettre, ça servait à ça, justement ? A passer du désolant au délirant…